Avec le déficit, l’Italie au bord du précipice

C’est une mission impossible, et humiliante, qui attend le ministre de l’Économie et des Finances en italie face à ses collègues de l’Écofin réunis ce lundi à Luxembourg.

Giovanni Tria devra en effet défendre la décision de la coalition Ligue-Mouvement 5 étoiles au pouvoir de porter le déficit à 2,4 % pendant trois ans (2019, 2020 et 2021) alors que, pendant des mois, il avait garanti à ses homologues de l’UE que le déficit se limiterait à 1,6 %.

Pour justifier cette volte-face, Giovanni Tria insistera sur l’autre variable de l’équation économique italienne : la croissance. Invoquant un mystérieux plan d’investissements publics de 15 milliards d’euros, dont on ignore la couverture financière, il devrait revoir à la hausse les prévisions de croissance : non plus 1,2 % en 2018 et 1,1 en 2019 comme prévoit l’OCDE, mais respectivement 1,6 % et 1,7 %. Son collègue Paolo Savona, ministre des Affaires européennes, est encore plus optimiste : 2 % en 2018 et 3 % en 2019.

Économistes perplexes

Grâce à cette croissance robuste, le poids de la dette, actuellement 132 % du PIB, s’allégerait. « Avec la politique de rigueur des précédents gouvernements, la dette n’a fait qu’augmenter, affirment les leaders de la majorité. Nous avons le devoir d’essayer une autre recette. »

Soit. Le débat académique sur le traitement de la dette – réduction des dépenses pour agir directement sur l’endettement ou investissements publics pour doper la croissance – n’est pas tranché et il divise les économistes au-delà des frontières de la péninsule. Mais la solution proposée par le gouvernement vert-jaune ne correspond à aucune des deux écoles de pensée. Selon la majorité des économistes transalpins, le budget, dont les détails ne seront révélés que le 15 octobre, creusera les déficits… sans augmenter la croissance.

En effet, la majorité des fonds obtenus en creusant les déficits seront destinés au revenu de citoyenneté – 10 milliards d’euros par an – et à anticiper l’âge du départ à la retraite – 7 milliards d’euros. Le revenu de citoyenneté, mesure-phare du Mouvement 5 étoiles, assure un revenu mensuel de 780 euros aux chômeurs et 1 630 euros aux familles de deux enfants dont les parents sont sans emploi. Le réservoir des ayants droit est le sud de l’Italie. Ajouté à un petit job au noir, il ne devrait guère pousser une population rodée à la débrouille à chercher un emploi. Certes, les bénéficiaires ne pourront pas refuser plus de deux offres d’emplois proposés par l’agence italienne pour l’emploi. Seul problème : celle-ci est quasi inexistante. Il faudrait 5 000 fonctionnaires et des années pour la faire fonctionner. Le mécanisme prévoit également que le revenu de citoyenneté versé sur une carte de crédit spéciale ne pourra être utilisé que pour des achats jugés nécessaires. Ainsi, dans un magasin d’électroménager, il pourrait, par exemple, servir à acheter un chauffe-biberon… mais pas une télévision à écran plat. Intention louable mais d’application plutôt compliquée.

L’Italie n’a plus le choix de sa politique

Les électeurs italiens ont pourtant voté pour un programme. Mais pour un pays endetté, les marges de manœuvre sont très faibles, et plus encore au sein de la zone euro. En fait, l’Italie n’a plus guère le choix de sa politique, sauf à sortir de l’union monétaire. Exactement comme la Grèce lorsque Tsipras est arrivé comme un matamore en contestant ce qu’il appelait le diktat de Bruxelles, pour finalement se transformer en traducteur des directives définies par les Européens.

Désormais, les deux parties, Rome et Bruxelles, ont chacune le doigt sur le bouton nucléaire. Que l’une ou l’autre rompe le dialogue, et c’est la tempête financière gravissime qui s’abattrait sur la zone euro, avec l’envolée des taux d’intérêt, comme celle qu’on avait connue en 2011 2012 et qui a failli emporter l’euro. On va donc chercher un compromis dans les jours qui viennent, en attendant le détail du projet de budget, à la mi-octobre.

Deux scénarios possibles pour la suite

Il n’y a que deux scénarios pour la suite des événements. Le premier, c’est Tsipras à l’italienne, c’est à dire qu’au fil des mois, le gouvernement italien se coucherait gentiment et finirait par faire la politique économique qu’il a tant critiquée quand il était dans l’opposition, des coupes budgétaires en attendant que la croissance revienne par miracle.

Le second, ce serait des frictions croissantes entre l’Italie et Bruxelles qui finiraient par faire monter encore l’inquiétude des prêteurs, et donc les taux d’intérêt qu’ils demandent à Rome. C’est potentiellement dévastateur pour l’euro. Car cela pourrait conduire à l’émission d’une monnaie parallèle en Italie – c’était d’ailleurs dans les plans des deux partis qui gouvernent, avant leur arrivée au pouvoir –  et à la sortie de l’euro. L’Union européenne est née à Rome, avec le fameux traité qui porte son nom, elle finirait alors dans la capitale italienne, avec un feu d’artifice financier.