« Chinawood » : l’Hollywood chinois qui veut dominer le cinéma mondial

La Chine a inauguré, samedi, sa Cité du cinéma, qui veut devenir la capitale mondiale des tournages. Instrument d’un soft power à la chinoise, "Chinawood" sera-t-il suffisamment ouvert sur le monde pour concurrencer l’industrie américaine ?

Dans le domaine des nouvelles technologies, il n’est pas un service, un réseau social ou une application mobile venus des États-Unis qui n’a pas son équivalent chinois. Grâce à la presse économique, on sait ainsi qu’il existe un « Google chinois », un « Twitter chinois », un « Facebook chinois », un « Uber chinois », etc. Mais le high-tech n’est plus le seul secteur où la Chine tente de résister à l’hégémonie américaine puisque, depuis ce week-end, il est désormais possible de parler officiellement d’un « Hollywood chinois ».

Après cinq années de travaux titanesques lancés en grande pompe, la « Cité orientale du cinéma », que l’on dit grande comme 500 terrains de football, a été inaugurée, samedi 28 avril, à Qingdao, ville balnéaire de la côte est chinoise. Mais, alors que la grande turbine du web chinois, soumis aux règles gouvernementales, a vocation à tourner en vase clos -, « Chinawood », lui, a pour ambition de s’ouvrir au monde. Objectif : devenir la capitale planétaire des tournages. « Il y aura de plus en plus d’équipes de production étrangères, y compris d’Hollywood, qui viendront à Qingdao. Nous voulons apporter des services allant des effets de lumières jusqu’à la post-production », affiche Sun Hengqin, le président du monumental complexe.

« Le plus grand investissement de l’histoire mondiale du cinéma »

Initiateur du projet, le groupe privé Wanda n’est pas peu fier de ce qu’il présente comme « le plus grand investissement de l’histoire mondiale dans le secteur du cinéma et de la télévision ». Les chiffres donnent effectivement le tournis : 376 hectares de terrain, 30 studios – dont « le plus grand du monde », mesurant 10 000 mètres carrés -, une salle de spectacle, une école, un hôpital, des hôtels de luxe et un centre commercial géant abritant, dit-on, « la plus grande salle de cinéma d’Asie ». Coût total du chantier : 50 milliards de yuans (6,5 milliards d’euros).

Évidemment, Wanda n’investit pas dans le cinéma uniquement par amour de l’art. Depuis le début des années 2000, la Chine est devenu un marché considérable. Cette dernière décennie, la fréquentation des salles obscures a connu un tel boom qu’il fut longtemps dit que 10 cinémas ouvraient chaque jour dans le pays. « Arithmétiquement c’est sans doute exagéré, mais la tendance de fond existe bien, et reflète l’explosion des classes moyennes et l’urbanisation accélérée du pays », écrivait en 2014 Jean-Michel Frodon, critique cinéma au site Slate.fr.

Si, en 2016, la tendance a connu un léger ralentissement, la Chine demeure le deuxième pays du monde en termes de box-office, derrière les États-Unis. Ainsi, l’an passé, les ventes de billets ont rapporté 55,9 milliards de yuans (7,14 milliards d’euros). Quelque 46 % de ses recettes ont été générées par des films internationaux mais plus de la moitié du chiffre d’affaires reste toujours assurée par des productions locales, notamment dopées par le succès du film d’action chinois « Wolf Warrior 2 ».

Aussi l’ambition de « Chinawood » n’est pas d’affronter de manière frontale Hollywood mais bien de s’y allier afin de conquérir les deux plus gros marchés mondiaux. À ce titre, la stratégie d’acquisitions de Wanda Group, dirigé par l’homme d’affaires Wang Jianlin, est claire. Autrefois cantonné à la production de films chinois, le champ d’action de la holding s’est étendu jusqu’aux États-Unis avec l’achat, en 2012, de la société américaine de salles obscures AMC, puis celui, quatre ans plus tard, du studio hollywoodien Legendary, à qui l’on doit les blockbusters « Jurassic World », « Interstellar » ou encore « Godzilla ».

Preuve des ambitions cinématographiques de la Chine, en 2016, la Cité du cinéma de Qingdao n’était toujours pas inaugurée que ses studios accueillaient déjà le tournage de la première grande co-production sino-américaine : « La Grande Muraille », une fresque historique de Zhang Yimou avec la star Matt Damon en tête d’affiche. En Chine, le film fut un succès au box-office, mais, aux États-Unis, l’accueil critique et public fut plus que froid. En clair, vue d’Hollywood, la greffe sino-américaine n’a pas prise. « Depuis l’échec relatif de ‘La Grande Muraille’, le nombre de coproductions prévues ici a considérablement diminué », indique à l’AFP Natacha Devillers, une productrice française basée en Chine depuis une dizaine d’années. Les Américains ont compris qu’il est compliqué de tourner en Chine : difficultés de communication, méthodes de travail différentes et longueur du processus pour obtenir les autorisations de filmer. »

Grosses ficelles hollywoodiennes et folklore chinois bon teint

Reste le cinéma en lui-même. Si les grosses productions chinoises fonctionnent à domicile, elles peinent à séduire à l’international. La faute, peut-être, à des productions formatées, mêlant grosses ficelles hollywoodiennes et folklore chinois bon teint. Nombre d’observateurs craignent d’ailleurs que les ambitions de la « Cité orientale du cinéma » ne favorisent pas l’émergence d’un cinéma alternatif. « Un riche homme d’affaires qui fait du cinéma, ça risque de donner une réplique de Bollywood où les films sont produits au kilomètre… », prophétisait en 2013 Jean-Vincent Brisset, spécialiste de la Chine à l’Institut des relations internationales et stratégiques (Iris), alors interrogé par France 24.

Pour exister, le cinéma d’auteur chinois doit donc emprunter des chemins de traverse. Censurés dans leur pays en raison de leur regard très critique à l’égard de la société chinoise, les cinéastes comme Lou Ye, Jia Zhangke ou encore Wang Bing ne peuvent compter que sur le circuit des festivals internationaux pour montrer leur travail. Dans quelques jours, les deux derniers fouleront d’ailleurs le tapis rouge du Festival de Cannes. Après deux passages remarqués en compétition, Jia-Zhangke y concourra de nouveau pour la Palme d’or (avec « Les Éternels »), tandis que Wang Bing présentera lors d’une séance spéciale « Les Âmes mortes », un documentaire de… 8h15. Sur la Croisette, les deux artistes, issus de ce qu’on appelle la « sixième génération », croiseront la route du jeune prodige Bi Gan qui défendra, dans la sélection parallèle Un certain regard, « Long day’s journey into night », son deuxième film particulièrement attendu des cinéphiles.

Tenus à l’écart du développement cinématographique chinois, ces auteurs pourront-ils encore longtemps offrir leur vision du cinéma ? Après avoir écumé les festivals internationaux durant les années 1990, plusieurs cinéastes chinois, à l’instar de Zhang Yimou, sont aujourd’hui devenus des artistes officiels du régime. Mais s’il entend concurrencer l’industrie hollywoodienne, Chinawood devra peut-être s’inspirer de ce que les Américains savent faire le mieux : faire cohabiter blockbusters et cinéma d’auteurs.