Le jeûne comme remède à la ruine de l’âme (2ème partie)

Il existe pléthore d’ouvrages écrits par les plus éminents jurisconsultes sur les aspects cultuels du jeûne. Ces écrits sont incontournables mais ne doivent pas faire perdre de vue la dimension spirituelle de ce culte, au risque d’en faire une pratique sans âme sous le mode de la tradition et de l’imitation. Les lignes qui vont suivre ont pour motivation de contribuer à la mise en exergue de la signification profonde du jeûne et de ce que le fidèle peut en espérer. En filigrane, l’idée est que le jeûne bien compris et pratiqué comme il sied prépare le croyant à la maîtrise de soi qui manque cruellement à la modernité occidentale mondialisée. En effet, au nom du progrès, l’homme moderne veut tout maîtriser sauf lui-même, partir à la conquête de la nature sans comprendre sa propre nature.

« Et que vous jeûniez est certes meilleur pour vous, si seulement vous saviez ! » (Coran 2 : 184)  

Jeûner pour retourner au paradis.

Pour retourner au paradis perdu, il est indispensable de démontrer que pour nous, l’amour et l’agrément de Dieu sont plus forts que tout le reste, comme ont réussi à le faire les deux patriarches Abraham et Ismaël (paix sur eux) face à l’épreuve du sacrifice. Le père a accepté de perdre un héritier si magnanime et conçu si tardivement, pour être digne de l’amour et de l’agrément de Dieu, et de son côté, le fils a agréé ne pas avoir d’avenir dans ce monde ici-bas pour la même motivation que son père. Si Abraham (paix sur lui) n’avait pas « jeûné » l’amour du fils providentiel, et si Ismaël (paix sur lui) n’avait pas fait de même vis-à-vis du désir de vivre le plus longtemps possible ici-bas, le fidèle qui veut maintenir le lien avec Dieu n’aurait pas de qui et de quoi s’inspirer.

Le jeûne comme remède au progrès déshumanisant.

Par le jeûne du Ramadan, pendant un mois lunaire sur les 12, le fidèle est en posture «passive» d’abstinence, de fermeture des « canaux » du monde pour aller à la rencontre de la transcendance et se libérer de l’idolâtrie des plaisirs charnels qui se traduisent dans le productivisme, la consommation superflue ainsi que le mimétisme aliénant. A cette civilisation occidentale de plus en plus mondialisée qui se veut modèle de modernité et de progrès, au nom de laquelle l’humain ne veut rien s’interdire, et où s’affrontent inexorablement les désirs insatiables de puissance et de jouissance, avec comme conséquence une course rapide vers une catastrophe humaine et écologique aux effets imprévisibles et imparables, le remède peut être le jeûne. Car qu’est-ce qui est à la source de cette crise de civilisation si ce n’est ce que le Coran dit de nos désirs de vaincre la mort, de conquérir la nature et de changer de nature ?

Si cette question est bien posée, alors le lien avec le jeûne va de soi. Il nous apprend à freiner ces ambitions démesurées et vaines par une méthode de lutte pertinente, en ce qu’elle agit directement non pas sur la raison, qui n’est pas en cause, mais sur la racine du mal, la soumission à notre âme charnelle érigée en divinité :

« N’as-tu donc pas vu celui qui a pris sa passion pour divinité ? » (Coran 25 : 43) 

Il s’agit d’apprendre, par la pratique du jeûne, à domestiquer les pulsions de colère, d’orgueil, de revanche, de violence, de jouissance et de consommation sans limites car sans, le fidèle ne peut être à la hauteur ce que Dieu attend de lui.

Méditations sur le jeûne des prophètes (paix sur eux) et autres vertueuses personnes

Marie (paix sur elle), « jeûner la parole » pour laisser parler qui de droit. Selon le Coran, Marie a pratiqué le jeûne de la parole à la naissance de Jésus (paix sur lui), sur ordre de Dieu :

           « Mange donc, bois, et réjouis-toi ! Et si tu vois quelqu’un d’entre les humains, dis : Assurément, j’ai voué un jeûne au Tout Miséricordieux : je ne parlerai donc aujourd’hui à aucun être humain » (Coran 19 : 26).

Peut-être que ce jeûne prescrit à Marie avait pour but de lui faire expier son souhait de mourir plutôt que de donner naissance, sans être mariée, à un enfant de surcroit sans père ! Mais peut-être qu’aussi, l’un excluant pas l’autre, sans que Marie ne s’en rende compte, c’était pour lui éviter de se fourvoyer en tentant de se défendre coûte que coûte et ainsi, laisser la vérité éclore par la bouche de Jésus (paix sur lui).

David (paix sur lui), le jeûne du calife et du juge. Le hadith nous dit que la meilleure fréquence de jeûne est celle pratiquée par le Prophète-Roi David (paix sur lui), un jour sur deux toute l’année. Le Coran n’utilise pas le terme de Roi pour David (paix sur lui) mais associe à son règne les termes de Khilâfah et de Hukm :

            « Ô Dâwûd, Nous avons fait de toi un calife sur la terre. Juge donc en toute équité parmi les gens et ne suis pas ta passion, sinon elle t’égarera du sentier d’Allah. » (Coran : 38/26).

Il fut donc un gouvernant et un juge, ce qui peut laisser penser qu’il y a une relation entre ces fonctions et ce statut de David (paix sur lui) et la pratique régulière du jeûne. Aux fins de bonne gouvernance, le jeûne est à n’en pas douter, une aide appropriée en ce qu’elle est une méthode de lutte contre les mauvais penchants qui poussent le gouvernant à toutes sortes de corruption, de mal gouvernance et d’injustice ainsi que le juge à ne pas prononcer une sentence équitable à l’endroit des parties prenantes du litige qui lui est soumis.

Joseph (paix sur lui), le jeûne du premier intendant du pays.

Il est aussi rapporté sans que la source soit d’une fiabilité irréfutable, que le prophète et intendant de l’Egypte, Joseph (paix sur lui) jeûnait régulièrement pour ne pas oublier les nécessiteux partout dans le pays.

Moïse (paix sur lui), jeûner pour recevoir les tables de la Loi et pour demander pardon.

Selon l’Ancien Testament, le prophète Moïse (paix sur lui) a jeuné 40 jours et 40 nuits à deux occasions, une première pour être en posture spirituelle appropriée en tant que dépositaire des tables de la Loi (at-tawrât) au mont Sinaï, et une seconde pour demander pardon au nom de son peuple qui avait adoré le veau d’or.

Jésus (paix sur lui), jeûner pour triompher à jamais de Satan.

Dans le nouveau Testament est rapporté le jeûne de Jésus (paix sur lui) pendant 40 jours dans le désert pour faire mentir Satan qui pense pouvoir séduire et vaincre tout le monde.

Le sceau des prophètes Muhammad (saws), jeûner presque tout le temps.

Il a jeûné 9 fois le mois de Ramadan, le jour d’Achoura avant la prescription du Ramadan, de même qu’il jeûnait les lundis et jeudis de chaque semaine, les trois jours « blancs » de chaque mois lunaire (13, 14 et 15), les 6 jours du mois de Chawwâl qui vient après le Ramadan, le jour d’Arafat, une bonne partie du mois de Cha ‘bân. Et c’est durant le mois de Ramadan qu’il effectuait une révision complète du Coran avec l’ange Jibrîl (paix sur lui), ce qu’il fit deux fois lors de l’année de son rappel à Dieu.

Comment tirer profit du jeûne du mois de Ramadan ?

Deux conditions incontournables

Pour tirer un maximum de profit du jeûne du mois de Ramadan, il convient d’abord de ne pas oublier qu’en islam, deux conditions sont requises pour qu’un acte cultuel soit considéré comme accepté de Dieu : i) al ikhlâs (la sincérité) au sens de dire ou faire rien que pour obtenir l’agrément de Dieu, ii) as-sawâb (la conformité) en ce que l’acte en question respecte les modalités enseignées par le prophète (saws). Dans ce cadre, le jeûneur doit cultiver dans le très-fonds de son être, l’intention de faire ce culte pour Dieu au sens de s’en rapprocher. Ce faisant, il renouvelle sa fidélité à l’Alliance d’écoute et d’obéissance qu’il a acceptée :

« Souvenez-vous donc des bienfaits de Dieu, et du pacte qu’Il a conclu avec vous, lorsque vous dites : « Nous avons entendu et nous obéissons. Craignez Dieu, car Il connaît ce qu’il y a au fond des cœurs » (Coran 5 : 7)

De l’intention de jeûner

Pour certains jurisconsultes fuqahâs, il suffit de formuler intérieurement l’intention an-niya de jeûner tout le mois de Ramadan alors que pour d’autres, il est préférable de la reformuler tous les jours de jeûne avant l’aube. Pour satisfaire la deuxième condition (la conformité), il est nécessaire de connaitre les enseignements et la pratique du prophète (saws) durant les 9 fois qu’il a eu à jeûner le mois de Ramadan. Tout cela est détaillé dans les livres portant sur les pratiques cultuelles musulmanes et de nos jours dans les divers créneaux de l’information. Etant entendu qu’il faudra faire attention à la fiabilité des sources consultées avec l’aide des oulémas.

Préparation morale et spirituelle au jeûne

Dès l’avènement du mois de Ramadan, il est une règle de bienséance selon les oulémas que de demander pardon à ses prochains, de se repentir de ses péchés et de corriger les torts dont on est l’auteur autant que faire se peut avant d’entamer le jeûne.

Le jeûne du mois de Ramadan et les attributs divins de compassion et de sagesse

Le fidèle qui a une contrainte doit s’adresser aux oulémas pour savoir la règle à lui appliquer selon qu’il s’agisse de maladie, de voyage, de menstrues, de lochies, de vieillesse, etc. Il peut s’agir de compenser plus tard les jours de jeûne non effectués ou d’offrir à des nécessiteux un repas ou son équivalent en espèce (selon certains jurisconsultes). A travers ces compensations, apparaissent les attributs de compassion (rahmah) et de sagesse (hikmah) de Dieu qui, parce-qu’Il est rahmân, rahîm, hakîm, ‘alîm, tient compte de ce qui est supportable pour les fragiles êtres humains que nous sommes, et prévoit des alternatives face à des circonstances critiques.

Jeûner et ne pas perdre son jeûne

Puis, commence la pratique du jeûne en tant que tel qui consiste, par foi et confiance en Dieu, le Tout reconnaissant qui sait rétribuer les bonnes œuvres, à s’abstenir de s’alimenter, de boire, d’entretenir des relations sexuelles, ainsi que d’actes y assimilables (commis de façon volontaire le cas échéant), de l’aube au coucher du Soleil durant les 29 ou 30 jours du mois lunaire. S’ajoutent aux abstinences liées au ventre et au bas ventre, celles relatives aux yeux, à la langue et à l’ouïe. Toute parole indécente, dispute, et choses y assimilables ainsi que les images impudiques ne sont pas compatibles avec une pratique authentique et saine du jeûne.

Il en découle que les fréquentations et lieux qui suscitent les plaisirs de la chair seront à éviter par le jeûneur. Toute forme d’ostentation et de « voyez-moi » par des gestes ou propos visant à faire savoir aux autres qu’on est en train de jeûner est contraire aux exigences de ikhlâs déjà mentionné. Le fidèle sincère dans sa pratique devra s’en méfier car lorsque le hadith nous dit « Il est possible qu’un jeûneur ne récolte de son jeûne que la faim et la soif et il est possible que quelqu’un qui prie la nuit ne récolte de sa prière que la fatigue » (Ibn Khouzeima et al Hakim), il faut en comprendre que ce risque touche aussi bien la sincérité de l’intention que les actes et les propos du concerné. Un autre hadith d’ajouter : « Celui qui n’abandonne pas les paroles vaines et les mauvaises actions, alors Dieu n’a pas besoin qu’il abandonne sa nourriture ni sa boisson » (Boukhari).

Le jeûne, le mois de Ramadan et le Coran : des liens forts

Le mois de Ramadan est le mois anniversaire de la descente du Coran ou des premiers versets selon une autre interprétation. Chaque mois de Ramadan correspond donc à l’anniversaire de ce moment unique où la dernière révélation vient féconder l’histoire humaine. C’est ainsi que le prophète (saws) effectuait une révision de tout ce qu’il avait reçu une fois par an en compagnie de Jibrîl (paix sur lui) et l’année de son rappel à Dieu, il le fit à deux reprises. Il est donc justifié d’être assidu à la lecture méditée du Coran, d’en profiter pour faire une lecture complète pour la première fois le cas échéant, ou une révision intégrale.

Le hadith nous dit que le jeûne et le Coran demanderont à intercéder en faveur du jeûneur : « Le jeûne et le Coran intercèderont en faveur du serviteur le Jour de la Résurrection. Le jeûne dira : “Ô Mon Seigneur ! Je l’ai empêché de se nourrir et de satisfaire son désir, prends moi donc comme intercesseur en sa faveur”. Et le Coran dira : “Je l’ai empêché de dormir la nuit, prends moi donc comme intercesseur en sa faveur.” Et ils intercèderont.» (Ahmed)

Quelle joie de savoir que Dieu acceptera la demande d’intercession de cette belle et patiente abstinence et de cette lecture soigneuse du Coran en faveur du vrai jeûneur ! D’où il vient qu’il est méritoire d’être particulièrement assidu à la lecture méditée du Coran, aussi bien dans la journée que lors des prières communautaires ou individuelles du soir. Le faire, c’est renouveler sa foi en parcourant les 114 sourates, soit plus de 6 000 versets, qui composent le Noble Coran. Il aura fallu 23 ans pour que la dernière révélation divine, à travers le Coran, féconde l’histoire de l’humanité pour le meilleur :

« C’est dans ce mois de Ramadan que le Coran a été descendu pour servir de guidance aux hommes, et comme preuves claires de la bonne direction et du discernement» (Coran 2 : 185) 

 

Par Imam Ahmadou M. KANTE