Le jeûne comme remède à la ruine de l’âme (4ème et dernière partie)

Le jeûne comme stimuli de la reconnaissance envers Dieu (chukr) et comme catalyseur d’une solidarité agissante.

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« Et que vous jeûniez est certes meilleur pour vous, si seulement vous saviez ! (Coran 2 : 184)

La Taqwa comme promesse du jeûne du mois de Ramadan

Il est utile de se rappeler le verset qui a prescrit le jeûne obligatoire du Ramadan pour découvrir la promesse y associée :

« Ô vous qui avez cru ! Le jeûne vous a été prescrit comme il l’a été à ceux qui vous ont précédés, ainsi attendriez-vous la crainte » (Coran 2 : 183)

Par la particule (la ‘alla), rendue maladroitement par « peut-être que » dans certaines traductions du Coran, ce verset met en relation la pratique du jeûne et cette vertu cardinale de la spiritualité musulmane qu’est la Taqwa. D’ailleurs cet effet attendu du jeûne explique pourquoi il a été aussi prescrit aux générations de croyants d’avant la révélation du Coran selon des modalités non précisées. Le croyant tient pour vraie cette relation et peut s’il le souhaite chercher à comprendre de quelles façons le jeûne peut avoir l’effet Taqwa pour le fidèle ? On ne peut tenter de répondre à cette question de façon satisfaisante sans une profonde réflexion sur ce qu’est le jeûne concrètement et ce que nous dit le Coran sur la Taqwa.

Dans la spiritualité musulmane, la Taqwa est une vertu au sens d’une disposition spirituelle positive contraire au vice. Le terme qui n’est pas facile à traduire par un seul mot est souvent rendu dans la littérature par « crainte » ou « piété » ou « vertu » En tout cas, les oulémas expliquent que c’est un état spirituel que le fidèle qui en est imbu éprouve dans le très-fonds de son être et qui le fait penser avant tout à se protéger de ce qui peut susciter le courroux de Dieu.

Plusieurs définitions en ont été données par les oulémas, chacune révélant telle ou telle autre dimension de la Taqwa, ce qui laisse comprendre que celle-ci est l’objet d’une quête permanente. Dans ce cadre, l’éminent et défunt exégète tunisien, Ibn Ahour, en dit ceci dans son commentaire du Coran : « Du point de vue de la Charia, la Taqwa se définit comme étant la posture qui consiste à se protéger de la ma ‘siyah et c’est parce-que le jeûne permet cela qu’il a été prescrit » Il convient de noter que lorsque les oulémas parlent de « ma ‘siyah », ils entendent le péché, c’est-à-dire, la transgression des commandements de Dieu.

Puisque le Coran qui est une guidance (hudan) met en relation le jeûne et la Taqwa, il est fondé de se dire que ce qui est prescrit au jeûneur recèle les germes de celle-ci ou constitue une méthode appropriée pour en être imbu. Dans ce cadre, il faudrait analyser ce que peut faire tout le jeûne sur tout l’être humain pour comprendre la nature de la relation susmentionnée sans oublier que la promesse de Taqwa est tenue en fonction de la qualité du jeûne. De quelles informations dispose-t-on pour tenter de comprendre l’effet Taqwa attendu du jeûne ?

Pour y répondre, il est utile de retenir qu’une recension des termes coraniques de « nafs » (âme charnelle) et de « hawâ » au sens de passions donnent ceci : le « nafs » (âme charnelle) ne cesse de susurrer (waswasah) ; le « nafs » incite à la magie ; le « nafs » porte en elle une propension au Fujur (perversion) et à la Taqwa ; le salut est condition de la capacité à purifier le « nafs » ; laissé à lui-même, le « nafs » a tendance à inciter au mal ; le Coran donne des exemples tragiques de ce que l’âme peut faire faire à l’humain ; le « nafs » peut-être érigé en divinité et étouffer le libre arbitre ; les incitations du « nafs » sont un ennemi de la raison et de la vérité ; les passions du « nafs » ont conduit au meurtre de prophètes (paix sur eux) ; obéir aux passions du « nafs » mène à l’injustice et à s’écarter du droit chemin dans l’exercice de l’autorité politique et de l’administration de la justice ; la maitrise du « nafs » contre la domination des passions est une condition d’entrée au paradis ; obéir aux passions empêche l’élévation spirituelle et laisse s’installer l’insouciance dans le cœur ; obéir aux passions du « nafs » est un écran à la guidance de Dieu et à la véritable connaissance ; qui sont sous la domination des passions sont égarés et se mettent à égarer autrui ; la sujétion du libre arbitre par les passions du « nafs » conduit à une mauvaise interprétation des signes de Dieu « âyât » ; c’est être injuste que de préférer les passions du « nafs » à la connaissance et à la vérité venant de Dieu ; qui obéit à ses passions voit ses mauvaises actions embellies par Satan ; si les passions du « nafs » dominaient le monde, il en résulterait le chaos pour le monde ; la préférence donnée aux passions conduit au rejet de l’appel des prophètes (paix sur eux).

Il ressort principalement de cette recension que ce « nafs » dont nous ignorons la nature, laissé à lui-même a plutôt tendance à inciter au mal, c’est-à-dire que sa tendance ou sa propension au Fujûr l’emporte sauf s’il en est empêché. Cette information est capitale en ce qu’elle justifie la nécessité d’intervenir sur le « nafs » pour qui veut la domestiquer et la discipliner. C’est en cela que la méthode du jeûne est grandement pertinente vu qu’elle vise à apprendre au fidèle à lutter de façon appropriée contre le Fujûr du « nafs ».

Le musulman tient pour vrai que par la médiation de la révélation coranique, notamment la prescription du jeûne, il devient libre de l’emprise carcérale des passions du « nafs ». Quand la propension au Fujûr du « nafs » triomphe sur celle à la Taqwa, c’est la ruine et la tragédie qui se profilent à l’horizon. Donc, c’est seulement lorsqu’on maîtrise les « canaux » par lesquels la propension à la perversion du « nafs » est alimentée que l’on peut être libre d’être au service de Dieu, selon les termes de référence de la vocation de calife que Dieu a assignée à Adam et sa postérité.

Lorsque les désirs du « nafs » sont satisfaits pour être satisfaits, la raison se met à son service et alors s’ouvrent les portes de toutes sortes de monstruosités que Satan aide à embellir sous des visages trompeurs. Connaît-on le moindre mal qui ne soit commis sous la « pression » du « nafs » ?

Lire aussi : Le jeûne comme remède à la ruine de l’âme (1ère partie)

D’où notre thèse selon laquelle le jeûne est une école de civilisation au sens où il est une méthode qui permet à l’homme de corriger l’erreur qui est en train de nous coûter cher au nom du progrès et de la modernité, à savoir, vouloir tout maîtriser, sauf nous-mêmes. A quoi cela sert de tout maîtriser si la convoitise, la jouissance, la puissance, la vengeance, l’égoïsme, l’infatuation de sa personne, bref, les mauvais penchants de toutes sortes motivent les attitudes et comportements des humains ?

A travers la pratique du jeûne tel que prescrit pas le Coran, le fidèle interdit au « nafs » le « carburant » dont il a besoin comme pour la voiture afin de faire faire la mal. C’est ainsi que le jeûne apprend au fidèle à construire la capacité de refuser de donner au « nafs » sa disposition d’instigateur du mal. Car, combien de fois, se croit-on libre d’adopter telle attitude et d’agir de telle façon lors qu’à nos mauvais penchants nous sommes asservis ? A travers la prescription du jeûne, le Coran nous apprend que la vraie liberté a pour condition la maitrise de soi, c’est-à-dire de ses passions. Il s’agit donc de rester souverain de soi contre la tyrannie des mauvais penchants. Plus sa volonté est soumise à la sujétion des passions du « nafs », plus l’humain perd la capacité de faire de sa vie quelque chose de sublime.

Le Coran nous fait le récit de la tyrannie des passions du « nafs » et de ses effets tragiques, à travers de nombreux cas dont nous retenons les deux suivants : il s’agit du premier homicide volontaire commis par un fils d’Adam contre son frère :

« Son âme l’incita à tuer son frère et il le tua. Il fut ainsi du nombre des perdants » (Coran 5 : 30)

Dans le deuxième cas, il est question de la femme d’une haute autorité en Egypte au temps du prophète Joseph (paix sur lui). Passionnément éprise de ce jeune homme à la beauté angélique, elle tente de le séduire. Joseph (paix sur lui) finira en prison malgré sa chasteté et son innocence. La tentatrice finira par avouer :

« Je ne cherche point à m’innocenter : l’âme en vérité aime pousser au mal, sauf pour celui auquel Dieu fait miséricorde » (Coran 12 : 53)

Le musulman qui tient pour vrai que le Coran est la parole de Dieu tire de ce qu’Il lui dit de la nature et du comportement du « nafs », que le jeûne agit dans le but de lui «couper les vivres» :

« Nous avons effectivement créé l’homme et Nous savons ce que lui susurre son âme et Nous sommes plus près de lui que sa veine jugulaire » (Coran 50 : 16)

Le Coran nous amène à comprendre que plus nos envies liées au ventre, au bas-ventre, à la langue, à la vue, à l’ouïe, sont satisfaites sans retenue et plus le « nafs » se comporte en instigateur du mal au sens de nous pousser à la transgression. Et si par amour de Dieu et volonté de se rapprocher de Lui à travers l’observation de Ses commandements, le musulman pratique un jeûne sincère et de qualité, cela lui donne la force spirituelle de faire prédominer la propension à la Taqwa du « nafs »

Lire aussi : Le jeûne comme remède à la ruine de l’âme (3ème partie)

En d’autres termes, le jeûne apprend au musulman à ne pas subir passivement le monde, de réguler son rapport à lui de sorte à ce que dans la satisfaction de ses besoins, il privilégie la passion pour l’amour et l’agrément de Dieu (ridwân minallah). Et pour « rien au monde », il n’acceptera d’en être détourné :

« Dieu a promis aux croyants et aux croyantes des jardins sous lesquels coulent des rivières, où ils séjourneront pour l’éternité, et des habitations où il fait bon vivre dans les jardins d’Eden. Mais la satisfaction qu’ils auront d’Allah sera plus grande encore. Voilà le succès suprême » (Coran 9 : 72)

Il ne maîtrise pas ses passions juste pour les maîtriser, il sait que c’est la condition pour préserver son libre arbitre et mettre en œuvre sa vocation d’agir pour ce que Dieu aime : le bien, le vrai, le beau et le juste.

Rien de surprenant alors, répétons-le, que le jeûne du Ramadan soit une école de civilisation où l’humain apprend dans sa chair, par l’abstinence, et son esprit notamment à travers la prière et la lecture méditée du Coran, à ne pas être trompé par le clinquant du monde. L’esprit du jeûne laisse comprendre que c’est une méthode toujours pertinente tant qu’il y aura la nature humaine et les désirs qui lui sont associés, et tant qu’il y aura ce désir insatiable en l’humain de conquérir la nature, de changer sa nature et d’être immortel.

Lire aussi : Le jeûne comme remède à la ruine de l’âme (2ème partie)

A cette fin, il n’est pas insensé de se fier à la parole de Dieu et au commandement du jeûne comme nécessité et pas option pour réussir cette lutte la plus grande qui soit pour la civilisation, à savoir, la maitrise de soi aux fins de s’accepter, de collaborer avec l’autre et la nature en toute harmonie. En effet, lors de la pratique du jeûne, le fidèle s’abstient de satisfaire des besoins naturels pendant le jour et tout ce qui peut exciter les plaisirs sensoriels de façon répétée pendant 29 ou 30 jours. La nuit constitue un temps de prière et de satisfaction des besoins du corps, le plus important étant que c’est la volonté de respecter le commandement de Dieu qui prime et dicte au « nafs » ce qui lui est permis et non le contraire.

Les « canaux » qui alimentent le « nafs » sont contrôlés alors que le cœur et l’esprit du jeûneur sont alimentés par la lecture méditée du Coran, et si possible il donne aux démunis montrant qu’il veut aider et non dominer. S’il est provoqué, il ne répond pas, car ne voulant pas consacrer son énergie à la revanche ou des comportements de ce genre. Avec le jeûne, le musulman apprend à contrôler sa colère car il ne veut rien d’autre que dominer les passions de son « nafs » qui veulent l’empêcher d’avoir les attitudes, les comportements et les actes que Dieu aime et agrée.

Si Abraham et Ismaël (paix sur eux) n’étaient pas imbus de Taqwa, ils auraient obéi à la raison instrumentée par le « nafs » instigateur de désobéissance. Le père n’aurait pas accepté le sacrifice du désir naturel de regarder son enfant grandir et le fils pas l’envie d’avenir. Ce n’est donc pas par hasard que la Taqwa soit ce que Dieu attend du musulman qui commémore l’épreuve du sacrifice :

« Leur chair, pas plus que leur sang, ne parviendront à Dieu. Mais c’est votre piété qui lui parviendra » (Coran 22 : 37)

C’est ainsi que le Coran fait des imbus de Taqwa les meilleurs de l’humanité, les proches et alliés de Dieu, Ses bien-aimés, ceux qu’Il guide, à qui il accorde la vraie connaissance, et le discernement, pardonne leurs fautes, facilite leurs entreprises, trouve des issues heureuses à leurs difficultés par des voies insoupçonnées. Ce n’est pas pour rien que le conseil invariable aux croyants de tout temps et de partout a été la Taqwa :

« Nous avons déjà recommandé à ceux qui ont reçu le Livre et avant vous, ainsi qu’à vous-mêmes : ‘Craignez Dieu ! » (Coran 4 : 131)

Nous affirmons donc que le jeûne est une école d’éducation à la vraie civilisation qui met en avant la maîtrise de soi, un humanisme authentique et une invitation à un rapport harmonieux avec la nature, sous le mode de la frugalité.

Par Imam Ahmadou M. Kanté

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