Le Cancer scolaire (Par Oumar Sow DIAGNE)

L’année scolaire redémarre. Le sentiment le mieux partagé est la crainte de devoir encore une fois assister à une nouvelle manifestation du cancer scolaire. Et sur toutes les langues, les posts sur les réseaux sociaux et autres articles de presse, une question revient sans cesse: « Comment avoir une année scolaire apaisée? ». Pourtant depuis le temps que cette situation perdure, nous devrions y être habitués, non ?

Après plus de 40 ans de rechutes intempestives, de récidives, les questions que nous devrions nous poser sont:

1) Comment avons nous fait pour entretenir cette tumeur pendant si longtemps ?
2) Et pourquoi ?

1) Eh bien, nous l’avons entretenue en effectuant un mauvais diagnostic au départ, qui a conduit à l’élaboration d’un traitement inapproprié. Autrement dit les perturbations répétitives auxquelles nous cherchons à trouver des solutions ne sont pas les causes des défaillances du système éducatif, mais elles en sont plutôt une conséquence. Ainsi ce que nous faisons depuis toujours est de trouver des remèdes au mauvais problème. Et quand bien même aurions nous fait un bon diagnostic, l’approche actuelle ne saurait être efficiente; parce qu’à vouloir traiter les symptômes d’une pathologie au lieu d’en éliminer la racine, on contribue à la renforcer parce qu’elle mute et développe une certaine résilience qui lui permet de se manifester à nouveau et de façon constante. Ainsi survit le cancer du système éducatif.

2): Difficile à dire, cependant il semble que nous n’ayons pas la souveraineté nécessaire pour donner à ce système l’orientation idoine ; celle capable non pas de répondre à des revendications, ou de gérer des soucis ponctuels, mais une vision apte à prendre en compte et en charge les réalités socio-culturelles et économiques qui les sous-tendent. Oui, parce que la question du financement de l’éducation est une question de souveraineté. En effet le mécanisme consistant à financer et contrôler l’enseignement et l’éducation dans les colonies françaises avant 1960 est pratiquement le même qui se déroule actuellement; quand on sait que le système vit encore avec les apports des financements extérieurs à travers programmes et projets1. Ainsi depuis les indépendances, aucune décision de réforme sérieuse n’a pu aboutir. Même l’acte fort qu’était l’organisation des Etats Généraux de 1981 (EGEF2) malgré la mise en place du (CNREF3) n’a pu avoir de suite… Aujourd’hui encore presque tous les programmes et projets de réforme qui sont mis en œuvre, se déroulent sous la perfusion de capitaux étrangers et voilà pourquoi le cancer scolaire survit encore.

On aura beau véhiculer des slogans attractifs, introduire de nouveaux programmes, tenter des approches différentes, le problème restera entier. Car le souci n’est pas isolé, il est global et la solution devra en couvrir toute l’étendue!

Et le fait de chercher à trouver un consensus pour une année scolaire apaisée à tout prix, dénote d’une approche davantage politique qu’objectivement stratégique et/ou pédagogique. Alors cela démontre encore notre manque de volonté notoire à affronter objectivement la question. Car, je me demande bien à quoi ça pourrait servir d’atteindre le quantum horaire si c’est pour terminer ce programme qui est si discutable, extraverti, surchargé, entretenant paradoxes et aberrations4?

Concrètement, le respect des accords signés avec les syndicats (de l’enseignement moyen secondaire) semble être la condition sine qua non pour apaiser cette année scolaire. Le point le plus déterminant de ces accords, entre autres mesures à incidence financière (reclassement, titularisation, rappel d’intégration…), est  »l’augmentation substantielle de l’indemnité de logement des enseignants » (qui du reste est relativement très basse).

Mais même si les conditions sont remplies, une question demeurera tout de même pendante:
L’augmentation du revenu des enseignants sera t- elle jamais assez signifiante et honorable pour rendre à l’Enseignement sa valeur d’antan ? Si tant est qu’il en a eu un jour dans ce pays car déjà en 1946, Senghor en faisait la plaidoirie à l’Assemblée Nationale devant le ministre français d’outre-mer d’alors5 : « Il est scandaleux de voir qu’à Dakar une institutrice gagne 2500 F/mois alors qu’une dactylographe en a le double. (..) Les autorités locales auraient donné l’ordre de suspendre le recrutement des fonctionnaires de l’enseignement, des professeurs, instituteurs faute de crédits. Or, au même moment, on a envoyé de France à Dakar, des dactylographes aux frais de l’Etat. »

Mariama Ba en a également fait mention (armée aux exploits quotidiens jamais chantés (..) armée sans tambours, sans uniforme rutilant…) dans « une si longue lettre »6, les plateformes revendicatives des syndicats de l’enseignement sont les témoins de la persistance de ce mal depuis lors.
Par ailleurs l’EDUCATION, au sens large du terme continuera de faire pâle figure dans le système pourtant dit éducatif, avec une seule heure par classe et par semaine « d’Education Civique », à l’heure où l’indiscipline, l’incivisme et acculturation gangrènent la jeunesse ?

Il semble encore une fois que notre seul dessein soit de sauver l’année, et seulement l’année. Académiquement !

Quand nous déciderons-nous à guérir l’école sénégalaise de son cancer et sauver nos enfants pour de bon ?
Tous pour la Refondation de l’Ecole Sénégalaise!

Oumar Sow DIAGNE, Enseignant/Auteur

Notes : 
1- Voir les rubriques «Projet/Initiatives » et « Allocations de subventions aux structures éducatives » dans le site du Ministère de l’Education Nationale
2- Etats Généraux de l’Education et de la Formation convoquée pour le 28-Janvier-1981 par le Président Abdou Diouf lors de sa première déclaration radio-télévisée en tant que Président de la République le 01-Janvier-1981
3- Commission Nationale de Réforme de l’Éducation et de la Formation créée par le décret (n° 81-644 du 6/7/1981) portant création de ladite commission.
4- Voir « Dans le cours de la récréation, une école fictive »,Oumar Sow Diagne, Plateforme Savoir et Servir, Dakar, 2018 : 175-187
5- Dans une communication à la séance du 21-mars-1946 à l’Assemblée Nationale, Léopold S. Senghor disait ; « Il est scandaleux de voir qu’à Dakar une institutrice gagne 2500 F/mois alors qu’une dactylographe en a le double. (…) Les autorités locales auraient donné l’ordre de suspendre le recrutement des fonctionnaires de l’enseignement, des professeurs, instituteurs faute de crédits. Or, au même moment, on a envoyé de France à Dakar, des dactylographes aux frais de l’Etat. »
6- (Voir « une si longue lettre » à la page 50. Roman de Mariama Ba publié en 1971, lauréat du prix Noma.

Bibliographie : 
Liberté II : Nation et voie africaine du socialisme, Leopold Sédar Senghor, Editions du Seuil, Paris 1971
Momar-Coumba Diop (éd.), Sénégal. Trajectoires d’un État Dakar / Codesria, 1992 : 379-429
www.educatiion.gouv.sn