Au Sénégal, « nos hommes politiques rivalisent encore une fois d’indécence » (Hamidou Hanne)

Le chroniqueur sénégalais du journal français Le Monde a fustigé l'attitude des hommes politiques sénégalais après la mort de l'étudiant Fallou Sène. Il compare les gestes de Macky Sall et des dirigeants de l'opposition envers la famille du défunt à "un bal des hypocrite insupportable" dans sa chronique de ce 24 mai 2018...

Fallou Sène, 26 ans, étudiant à l’université Gaston-Berger de Saint-Louis, a été tué lors d’une manifestation d’étudiants qui réclamaient le versement de leurs bourses. L’enquête, en cours, devrait rapidement être bouclée pour, je l’espère, faire la lumière sur cette tragédie. Mais pendant ce temps, les politiciens du pays s’attellent à un exercice sordide de récupération sous couvert de présentation de condoléances.

Du côté de la majorité, une délégation conduite par la présidente du Conseil économique social et environnemental, et composée de deux ministres, a remis une enveloppe de 10 millions de francs CFA (envrion 15 000 euros) à la famille du défunt. Ils ont aussi annoncé que l’Etat offrait deux billets pour le pèlerinage à la Mecque aux parents de la victime et s’engageait à recruter dans la fonction publique la veuve et le frère de l’étudiant disparu.

L’opposition, elle aussi, a joué sa partition dans cette symphonie macabre. Adversaire déclaré de Macky Sall à la prochaine présidentielle, Idrissa Seck s’est rendu à Pattar dans la famille de Fallou Sène. Il y est aussi allé de ses promesses en s’engageant à prendre en charge les frais de réfection de la demeure familiale.

Une grossière communication politique

Nos hommes politiques rivalisent encore une fois d’indécence au lieu de s’attaquer à la racine d’un problème. Après Balla Gaye en 2001, Bassirou Faye en 2014, Fallou Sène vient rallonger une liste d’étudiants sénégalais tués durant leurs études.

Une réflexion sérieuse est nécessaire au lieu d’une grossière communication politique. Pourquoi les étudiants doivent-ils si souvent gronder pour que les bourses soient versées ? Quelle est la responsabilité des ministres en charge de la question dans ce drame ? Pourquoi tirer à balles réelles sur des civils armés de pierres ? Plus généralement, comment repenser une relation entre flics et étudiants qui en sont arrivés à se vouer une haine viscérale ?

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C’est dans la résolution de ces questions urgentes qu’on attend nos hommes politiques et non dans un exercice de récupération des électeurs.
Ces visites opportunistes ne sont cependant guère surprenantes. La vie de ce gamin, au fond, leur importe peu. C’était un garçon du Sénégal profond, là où des gens luttent chaque jour pour survivre dans une indigence absolue. Fallou Sène est monté à Saint-Louis pour obtenir des diplômes et sortir par l’école, principal ascenseur social de la République, d’une condition précaire. Il n’a pu aller à Londres poursuivre des études comme ce fils de ministre qui exhibe son passeport diplomatique sur Internet. Il ne verra pas non plus son père venir assister à sa cérémonie de remise de diplômes à Paris, Washington, Montréal ou même Saint-Louis.

Martyr du peuple

Fallou Sène est un martyr du peuple congédié des affaires publiques et dont la seule chance d’élévation fut jusqu’à présent l’école, socle de la République. Il est mort en réclamant une bourse. Celle-ci est l’ultime voile de dignité de jeunes qui s’ils ne s’entassent pas dans des chambres et des amphis sales se font gazer et tirer dessus.

La famille de Fallou Sène qu’on tente de manipuler symbolise la figure des petites gens que les puissants sont venus narguer avec des larmes de crocodile. Au crime physique est venu s’ajouter un crime moral d’un pays où on se moque des pauvres, car pense-t-on ils ne méritent aucun respect, pas même celui d’enterrer leur progéniture dans la dignité. Verser des larmes pour un fils perdu dans l’intimité est un minimum qu’on nie aux pauvres.
Les politiques s’invitent toujours, caméra, discours et affliction en main. La famille du défunt comme décor, figurante d’un spectacle sordide. Mais à Pattar, la mélodie sonnait faux, car il manquait une chose : la décence, celle qui oblige de se taire en période de deuil. Cette indécence, cet air de déjà-vu, c’est tout cela qui rend ce bal des hypocrites insupportable.

Hamidou Hanne, consultant en communication institutionnelle