TURQUIE: Une crise de la « Livre » qui risque d’emporter Erdogan ?

Le président turc est confronté à sa pire crise économique depuis son arrivée au pouvoir. La débâcle de la livre met à l’épreuve le régime autocratique. Des mesures annoncées par la Banque centrale freinent la chute de la devise nationale. Mais celle-ci a encore perdu 7 % contre le dollar dans la journée de lundi. Le chef de l’État dénonce un complot de l’étranger et poursuit en justice les twittos qui « mettent en péril » l’économie.

Le despote turc Recep Tayyip Erdogan concentre tous les pouvoirs dans ses mains sauf un : l’économie. Il a pris ces dernières années le contrôle de l’armée, de la police, de la justice et des médias. Il a écarté, un par un, tous ceux qui lui résistaient. Il a fait réformer la Constitution afin de cumuler, depuis le mois dernier, les pouvoirs de chef de l’État et de chef du gouvernement. Mais c’est justement lorsqu’il a cherché à prendre aussi le contrôle de l’économie que le dérapage a commencé.

Légère lueur d’espoir sur la place Taksim. Ce lundi, les tableaux clignotants des bureaux de change qui entourent le carrefour stambouliote commençaient à légèrement se stabiliser. Après la panique provoquée par sa dégringolade vertigineuse de vendredi dernier, la livre turque a légèrement remonté dès l’annonce par la Banque centrale d’un plan de sauvetage. Mais par rapport à la clôture de vendredi soir, la devise a encore abandonné 7 % dans la journée face au dollar.

Remise en question de l’alliance avec Washington

« D’un côté, vous êtes avec nous dans l’OTAN et, de l’autre, vous cherchez à frapper votre partenaire stratégique dans le dos. Une telle chose est-elle acceptable ? », a déclaré M. Erdogan, lors d’un discours à Ankara, lundi, en s’adressant directement aux États-Unis.

« D’un côté, vous dites être notre partenaire stratégique et, de l’autre, vous nous tirez dans les pieds. Tout président que tu sois, tu ne peux pas t’endormir et dire, au réveil : “Voilà, j’impose tant de taxes sur l’acier et l’aluminium [turcs]” », a lancé M. Erdogan, en visant directement le président américain, Donald Trump.

À l’origine de cette crise sans précédent: le bras de fer qui n’a cessé d’aller crescendo, ces derniers jours, entre la Turquie d’Erdogan et les États-Unis de Trump. La tension, exacerbée par le maintien en détention d’un pasteur américain, est montée d’un cran ce vendredi avec l’annonce par le président américain d’un doublement des tarifs douaniers sur l’acier et l’aluminium turcs. «C’est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase», observe un politologue turc.

Guerre sur Twitter

Les jours précédents les deux hommes n’avaient cessé de se provoquer par discours et comptes Twitter interposés, l’un annonçant des sanctions contre deux ministres turcs, l’autre menaçant son adversaire de riposte. Mais cette escalade n’a fait que précipiter une crise économique que tout le monde redoutait depuis longtemps. «Cette crise était prévisible», observe l’économiste Ozlem Albayrak (sans lien de parenté avec le gendre-ministre). Inflation galopante (16 % en juillet en glissement annuel), augmentation de la dette extérieure, chute de la livre turque de 40 % depuis le début de l’année: les indicateurs étaient au rouge. Ce fameux «vendredi noir», la devise nationale s’est effondrée de 16 % en une seule journée.

Les économistes, qui suivent de près cette saga à rebondissements, pointent du doigt l’amateurisme du gouvernement. Avant de se redresser dans la foulée de l’annonce du plan de relance, la livre a d’abord enduré, ce lundi matin, une nouvelle chute: celle-ci, disent-ils, aurait pu être évitée si le ministre des Finances avait anticipé en annonçant ses nouvelles mesures avant l’ouverture des marchés.

Inflation galopante

La Turquie reproche aussi aux États-Unis le soutien apporté en Syrie aux Unités de protection du peuple kurde (YPG). Ankara voit dans cette milice une émanation du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan), classé terroriste par la Turquie mais aussi par les États-Unis.

Washington demande la libération immédiate du pasteur Brunson, qui risque jusqu’à trente-cinq ans de prison, alors que la Turquie plaide pour l’extradition de Fethullah Gülen, prédicateur turc établi depuis près de vingt ans sur le sol américain et soupçonné par Ankara d’être l’architecte du putsch manqué de juillet 2016.

Outre ces tensions, les économistes s’inquiètent de la mainmise sur l’économie de M. Erdogan, qui s’est renforcée après sa réélection en juin dernier. Les marchés exhortent la banque centrale à redresser davantage ses taux pour soutenir la livre et maîtriser une inflation galopante, qui a atteint près de 16 % en juillet en glissement annuel.

Les autorités turques enquêtent par ailleurs sur des centaines d’internautes qu’elles soupçonnent d’avoir partagé des commentaires relevant de la « provocation » au sujet de la livre turque. D’après l’agence de presse étatique Anatolie, le ministère de l’intérieur a lancé une enquête préliminaire sur « 346 comptes sur les réseaux sociaux » par lesquels des déclarations « à fin de provocation » ont, selon lui, été partagées.