Le vote qui fait histoire : ce que l’unanimité veut dire
Cent votes. Cent premiers choix. Zéro voix perdue. Le 21 avril 2026, à 22 h 14 heure de Paris, Adam Silver a prononcé à New York les mots que l’écosystème du basket mondial attendait depuis six mois : Victor Wembanyama, 22 ans, pivot des San Antonio Spurs, devient Defensive Player of the Year de la saison 2025-26. La particularité du vote n’a échappé à personne : pour la première fois dans les quarante-trois ans d’existence de ce trophée individuel, un joueur obtient l’unanimité. Aucun des cent journalistes accrédités n’a glissé un seul deuxième ou troisième choix à un autre nom. Dans une ligue qui cultive la division d’opinion comme une seconde peau, c’est une anomalie statistique. Et, pour la France, un sommet.
La sémantique du scrutin est cruciale pour mesurer l’événement. Habituellement, même les plus grandes saisons défensives laissent des miettes. Dikembe Mutombo en 2001, Dwight Howard en 2011, Kawhi Leonard en 2015, Rudy Gobert en 2017, 2018, 2019, 2021, 2024 — tous ont été élus DPOY, aucun n’avait rassemblé tous les votes. Les 100 bulletins, issus d’un panel composé de journalistes NBA américains et internationaux, se partagent toujours entre trois à cinq candidats sérieux. Qu’un seul nom emporte les 100 premières places, c’est le signal que la compétition n’était pas une compétition.
Les statistiques de Wembanyama expliquent en partie l’évidence. 197 blocks sur la saison régulière, soit 3,8 par match en moyenne — il est le seul joueur à dépasser les 3,5 depuis Mark Eaton en 1985. 66 interceptions, ce qui pour un pivot de 2,24 mètres tient de l’indécence. 11,4 rebonds par match. Un rating défensif de 102,3, le meilleur de toute la ligue parmi les joueurs ayant disputé plus de 60 matchs. Une présence défensive qui, selon les analystes de Second Spectrum, transforme la zone à l’intérieur de la raquette adverse en terrain hostile : les shooteurs adverses à moins de deux mètres du cercle shootent à 46 % quand Wembanyama est sur le terrain, contre 64 % quand il n’y est pas. Une amplitude de 18 points de pourcentage : c’est, tout simplement, le plus grand écart jamais mesuré par la métrique.
Le chemin, du Chesnay au Podium du Prudential Center
Rien de tout cela ne tombait du ciel. Né le 4 janvier 2004 au Chesnay, dans les Yvelines, Victor Wembanyama mesure 1,95 mètre à 13 ans, 2,08 mètres à 15 ans, 2,21 à 18. Il signe au Nanterre 92 en 2019, passe à l’ASVEL de Tony Parker en 2021, puis aux Metropolitans 92 de Boulogne-Levallois pour la saison 2022-23, celle qui précède le draft. Les scouts NBA, qui font habituellement leurs comptes rendus à mots couverts, n’ont pas ménagé leurs superlatifs. Monte McNair, alors directeur général des Sacramento Kings, parlait de « la rencontre d’un joueur qui ne devrait pas exister ». Sur la tournée pré-draft, Wembanyama a joué deux matchs exhibition contre la G-League Ignite à Las Vegas : 37 points, 7 blocks, 5 tirs à trois points. La vidéo de sa prestation est devenue le clip de basket le plus vu de 2023.
Son arrivée à San Antonio en juin 2023, premier choix du draft, a réveillé une franchise assoupie depuis la retraite de Manu Ginobili et Tim Duncan. Rookie of the Year en 2024, il manque le trophée DPOY cette saison-là en finissant deuxième derrière, ironie, son futur coéquipier de l’équipe de France Rudy Gobert. Puis une saison 2024-25 écourtée pour thrombose veineuse profonde à l’épaule droite, qui a momentanément fait vaciller les certitudes. Retour en force à l’automne 2025. Et cette saison 2025-26, qui se conclut par un trophée sans faute et par l’entrée des Spurs dans les playoffs comme deuxième tête de série à l’Ouest.
Des Spurs qui cumulent un record : quatre DPOY dans une même franchise
Le trophée individuel de Wembanyama s’inscrit dans une filiation que peu de clubs peuvent revendiquer. Les San Antonio Spurs deviennent, avec cette élection, la première franchise de l’histoire à compter quatre joueurs couronnés Defensive Player of the Year. Alvin Robertson avait ouvert la voie en 1986, alors qu’il était meneur défensif et gardien de but moderne avant l’heure. David Robinson, « The Admiral », avait pris le relais en 1992, consolidant une identité défensive qui allait marquer la ligue. Kawhi Leonard avait bouclé la parenthèse en 2015 et 2016, deux titres consécutifs, avant son départ vers Toronto puis les Clippers. Et maintenant Wembanyama, dont la présence défensive rappelle celle de Robinson mais avec la mobilité d’un arrière.
Le staff technique des Spurs, emmené par l’entraîneur Mitch Johnson, a adapté son système défensif autour de cette singularité. La raquette est laissée presque entièrement à Wembanyama, qui peut choisir de contester un tir, de switcher sur un petit, ou d’assurer la rotation au rebond. Les perimeters, autour de lui, pressent haut, sachant qu’un adversaire qui pénétrera croisera inévitablement les bras du Français. Cette architecture n’a été possible qu’à cause de la taille, de l’envergure (2,44 mètres) et de la vitesse d’exécution qui font de Wembanyama un cas unique dans la ligue. L’entraîneur des Celtics, Joe Mazzulla, a concédé en mars : « Nous n’adaptons pas notre jeu offensif contre une équipe. Contre Wembanyama, si. »
Gobert en pionnier, Wembanyama en successeur : la rivalité amicale
L’ombre de Rudy Gobert plane sur ce trophée, et Victor Wembanyama l’a lui-même convoqué dans sa conférence de presse de mardi soir. « Rudy a été le premier à montrer qu’un Français pouvait être le meilleur défenseur de cette ligue. Il l’a fait quatre fois. Il m’a ouvert la porte. Il m’a surtout battu en 2024. Ce soir, je pense à lui. » Les deux hommes, coéquipiers en équipe de France depuis 2022, partagent une relation qui mélange admiration et compétition. Gobert, 33 ans, a été le premier pivot français à imposer en NBA le concept de verrou défensif. Son nom est associé au rim protector moderne. Wembanyama ajoute à cette base la shoot à trois points, l’ambition offensive et la polyvalence.
Les deux vont s’affronter une dernière fois dans la saison régulière vendredi prochain, lorsque les Spurs recevront le Minnesota Timberwolves au Frost Bank Center. Le match, qui était une rencontre comme une autre il y a six mois, est désormais vu comme une passation symbolique. « Quand deux joueurs partagent la même position, le même maillot en équipe nationale et le même trophée individuel à des années d’écart, ce n’est plus un match, c’est un moment de l’histoire du sport », analyse Jérôme Prévôt dans L’Équipe de ce matin.
Pour mettre en perspective la montée des talents français dans les sports de haut niveau et l’économie qui les entoure, on pourra se reporter à notre analyse sur l’intelligence artificielle qui transforme le sport et le divertissement.
Le marché, les paris et la France qui regarde
Au-delà du trophée, le 21 avril marque aussi une inflexion économique. Selon Sportico, la valeur du maillot #1 des Spurs, celui de Wembanyama, a bondi de 38 % sur les plateformes de revente entre la fin de saison régulière et l’annonce du trophée. Les ventes aux États-Unis franchissent désormais celles du maillot de Luka Dončić, qui occupait la deuxième place depuis 2024. En France, le relais médiatique se mesure différemment : les audiences de beIN Sports sur les rencontres des Spurs ont triplé depuis novembre, et les abonnements NBA League Pass en métropole ont connu une croissance de 41 % sur un an, le taux le plus élevé parmi les marchés européens suivis par la ligue.
Côté paris sportifs, les conséquences sont immédiates. Les bookmakers agréés par l’Autorité nationale des jeux (ANJ) affichent déjà Wembanyama comme favori pour le trophée MVP de la saison 2026-27, avec une cote moyenne de 2,10 contre 6,50 en octobre dernier. Les paris sur la future élection DPOY 2027 convergent eux aussi vers le même nom : cote moyenne 1,80, soit une probabilité implicite de 55 % que Wembanyama soit le premier joueur depuis Hakeem Olajuwon à remporter le trophée défensif deux fois de suite. Ces marchés étaient inexistants en France il y a cinq ans. Ils se multiplient avec l’arrivée de la NBA dans les habitudes de consommation sportive. Pour comprendre le cadre légal de ces paris en France et les opérateurs autorisés, notre guide des paris sportifs en ligne en France fait le point sur les obligations ANJ et les bonus en vigueur.
Ce que dit la saison de Wembanyama du basket français en 2026
Le trophée ne tombe pas dans un désert. Il arrive au moment où la Fédération française de basket-ball enregistre, en saison 2025-26, sa plus forte progression de licenciés depuis l’or olympique de l’équipe féminine en 2024 : +17 % en un an, soit 742 000 joueurs licenciés. Les clubs amateurs de région parisienne, lyonnaise et marseillaise affichent complet. L’équipementier Nike a lancé en mars une signature dédiée au pivot des Spurs, la « Wemby 1 », dont la production est partiellement basée à Montebelluna en Italie — un choix industriel que la direction commerciale justifie par « un public européen qui se reconnaît davantage dans une fabrication européenne ».
Le calendrier qui s’ouvre pour Victor Wembanyama n’est pas tendre. Mardi prochain commencent les playoffs NBA : les Spurs, deuxième tête de série Ouest, affronteront au premier tour les Phoenix Suns. Cet été, il a annoncé qu’il honorera sa présence à la préparation de l’équipe de France en vue de l’EuroBasket 2027 en Finlande, Pologne et Slovénie. Entre deux, juin prévoit la Coupe du monde FIBA 3×3 à Budapest, à laquelle il ne participera pas, contrairement à ce que laissaient entendre certaines rumeurs du printemps. Trois échéances, trois risques, une même attente : qu’un pivot de 22 ans continue à redéfinir ce qu’un joueur peut produire défensivement sur un parquet NBA.
Pour situer cette montée en puissance dans le panorama sportif et médiatique français de ce printemps 2026, on se reportera à notre couverture des bouleversements géopolitiques qui redessinent l’Europe cette semaine.
Ce qu’il faut retenir du 21 avril 2026
L’unanimité n’est pas un détail. Elle signe que, dans un sport dominé depuis trois décennies par la culture NBA américaine, un joueur formé en France, passé par les clubs de Nanterre, Villeurbanne et Boulogne-Levallois, est aujourd’hui reconnu par l’ensemble du corps critique mondial comme le meilleur défenseur de son temps. Rudy Gobert avait préparé le terrain. Victor Wembanyama le consolide, puis l’élargit. Pour la génération de basketteurs français qui apprennent aujourd’hui à tirer à trois points dans les gymnases des clubs amateurs, le message est clair : le plafond n’est plus le même. Le DPOY 2026 n’est pas qu’un trophée. C’est un changement de référentiel.



