AFRIQUE : Profession, frère ou sœur de chef d’Etat !

Dans les allées du pouvoir, ils se sont construit une influence au sein de la haute nomenklatura. Sous les lambris, leur patronyme présidentiel suscite la crainte, impose le respect ou nourrit une haine de coulisses. Dans l'ombre et sous la couvée de leur président de frère, ces «Président Bis», sans les fonctions et les responsabilités attachées à la position de leur frère, pèsent dans les décisions de l'appareil d'Etat. Voici les frères et les sœurs influents de nos chefs d'Etat en Afrique.

Pour fonder une dynastie politique en Afrique, on connaissait la technique contestée des présidents d’initier leurs fils ou filles aux affaires étatiques pour les préparer à occuper le fauteuil sous le dais présidentiel. Sans forcément nourrir cette ambition, certains frères et sœurs de président ont dérivé cette technique et tirent même les ficelles politiques et économiques de leur pays.

1- Téné Birahima Ouattara, le sosie et l’argentier du Palais

Au sein de la fratrie des douze frères et sœurs Ouattara, c’est le personnage le plus en vue. Les liens du sang ont parlé. Téné Birahima ressemble presque trait pour trait à son frère aîné, au point de passer pour son sosie. Une ressemblance qui lui vaut le surnom de «Photocopie». A 61 ans, sous le masque du vague intitulé de poste de «ministre des Affaires présidentielles», le député maire de Kong (nord-ouest) depuis 2011 détient les clefs du coffre du Palais du Plateau. Derrière ce guichet ministériel, il gère les finances du palais, les budgets de la Première Dame et les fonds souverains. Homme lige de son aîné présidentiel, il gère dans l’ombre, les missions périlleuses , range l’agenda présidentiel et ne rend compte qu’au chef de l’Etat ivoirien. «Qui détient l’information détient le pouvoir», dit-on. En charge de la trésorerie du Rassemblement des républicains (RDR, au pouvoir), l’homme siège également au Conseil national de sécurité (CNS). Au sein de cette structure de pilotage et de centralisation des renseignements, il peut être directement au fait des dossiers les plus secrets de la Troisième République. Un cumul du pouvoir d’argent et de la force qui confère au frère cadet du président une armure de quasi-intouchable.

2- Jaynet Kabila Kiyungu, la synchronisation gémellaire au sommet du pouvoir

On lui prête des diplômes en communication et en journalisme décrochés à Nairobi. Mais c’est en économie qu’elle a choisi de faire ses classes. A 46 ans, Jaynet Kabila, la sœur jumelle (Kiyungu, première-née) de Joseph Kabila, règne sur un empire de 15 milliards de dollars grâce notamment à ses participations via des sociétés offshores dans Vodacom (télécoms) et ses licences d’exploitation minière. Il se murmure même que la «coutume» veut que les investisseurs du secteur minier viennent lui faire le baisemain, avant d’espérer prospérer dans le pays. «Dada», comme on la surnomme, dirige aussi le conglomérat congolais des médias, Digital Congo. Devenue députée de la circonscription de Kalemie au Katanga, Jaynet est membre du premier cercle du président auprès de qui elle détient une influence affective, mais aussi politique. Sa présence incongrue, lors de la signature de l’accord de la Cité de l’Union africaine, atteste de son rôle prééminent dans la politique. Discrète mais efficace, secrète mais déterminée, Jaynet Kabila cultive ses réseaux et se prépare à un plus grand rôle au sein de l’Hémicycle. Dans la trajectoire de son ascension, la «vénérable» (son autre surnom) fait de l’ombre à son jeune frère Zoé Kabila, député de Manono (Katanga) et mégaphone de leur frère du Palais de la Nation.

3- Saïd Bouteflika, le «Président Bis»

Son grand-frère est presque un père de substitution pour lui. Lorsque leur père décède, Saïd qui n’a qu’un an, grandit avec pour seule figure masculine son frère Abdelaziz dans cette vaste fratrie alors en exil à Oujda au Maroc. C’est dire que c’est dans une famille très tôt soudée et modeste qu’il grandit. A contrario de l’ombre imposante de son frère Abdelaziz qui choisit la politique, le benjamin Saïd choisit l’informatique comme voie de prédilection. Titulaire d’un doctorat de l’Université Pierre-et-Marie-Curie en France, il fait carrière dans l’enseignement, loin de son ministre des Affaires étrangères disgracié de frère qui a choisi les tortueux chemins de la lutte politique. Lorsque Abdelaziz entre au Palais de la Mouradia, le jeune Saïd qui a déjà baigné dans le militantisme des enseignants, parle peu et observe beaucoup. Un effacement en trompe-l’œil qui lui permet, du haut de son poste officieux de chargé du service informatique de la présidence, de scanner l’appareil d’Etat et d’y identifier les acteurs de poids. Infiltré dans le cercle présidentiel, il phagocyte tour à tour Ali Benflis et Larbi Belkheir et plus tard le puissant général Mohamed Mediène, dit «Toufik». Saïd Bouteflika supplante ces puissants faucons du Palais et prend toute leur place dans la chaîne de décisions. Dans la foulée des problèmes de santé du président, Saïd entreprend une réorganisation des ressources humaines, rajuste l’agenda du président et joue l’entonnoir pour toutes les décisions de son frère. Longtemps fantasmée, son ambition de succéder à son frère, frappé par un AVC, se révèle au grand jour avec la création du Rassemblement pour la concorde nationale (RCN). Le projet est mis en stand-by à cause du «printemps arabe», puis remodelé. Dans les couloirs de la Mouradia, Saïd Bouteflika, 59 ans, tente désormais de tisser sa toile en direction des citoyens lambda en tentant de se rapprocher des islamistes et des classes populaires. Mais sur la route qu’il se trace vers le fauteuil présidentiel, il pourrait avoir accumulé assez d’ennemis qui seront déterminés à lui barrer la route

4- Aliou, le «Sall» puîné intouchable et surpuissant de la République

L’évocation de son seul prénom suffit à susciter l’agacement chez les Sénégalais qui le voient comme un pistonné de par son patronyme, et pourtant. Le passage de l’ombre à la lumière d’Aliou Sall a été bridé par la fulgurante ascension politique qui a fait entrer Macky Sall -de huit ans son aîné- au Palais de la République. Passionné de géographie et après un cursus scolaire laborieux où il aura marqué plus par son tempérament de bouillonnant meneur de grèves que par ses qualités de génie, le jeune Aliou se découvre une passion pour le journalisme. Il affûte sa plume au Centre d’études et techniques de l’information (CESTI) et la met au service du régime d’Abdou Diouf. Ce mercenariat de plume servira plus tard à l’accession au pouvoir d’Abdoulaye Wade. Pendant que son ingénieur de frère aîné gravit les échelons de la haute administration sénégalaise, ce maoïste convaincu se forme à l’Ecole nationale d’Administration (ENA) de Paris avant de s’envoler vers l’ambassade du Sénégal à Pékin pour y occuper le poste de conseiller technique au sein du Bureau économique. Au contact d’hommes d’affaires de tout poil, il se bâtit un solide carnet d’adresses, tisse une opaque toile économique et finit par mettre un pied dans le bain du business. Aliou Sall conserve son poste à la représentation diplomatique sénégalaise à Pékin en dépit de la disgrâce de son frère, à couteaux tirés avec Abdoulaye Wade sur l’audit de son fils Karim. L’ancien journaliste met une parenthèse à sa carrière diplomatique pour soutenir la campagne de Macky Sall, porté au pouvoir en 2012. Puis, les portes s’ouvrent avant même qu’il ne frappe, les scandales et les accusations entrent. En affaires, deux scandales financiers font tache sur le col de sa chemise de businessman. D’abord l’affaire Petro Tim, une société d’exploration pétrolière détentrice de 90% de permis offshores au Sénégal ayant appartenu à l’homme d’affaires chinois Eddie Wong, puis cédée -sans taxes selon certains- à l’Australo-roumain Franck Timis. Gérant de la société pour les deux hommes croisés en Chine, Aliou Sall est soupçonné de détenir 30% de Petrotim, ce qui lui vaut une plainte d’une ONG sénégalaise. Ensuite, le frère cadet de Macky Sall, entre-temps copropriétaire de Sahel Aviation qui n’a fait décoller aucun avion, est cité dans l’établissement de la Banque de Dakar pour le compte d’amis. En politique, le puîné de Macky Sall profite de l’appareil politique de l’Alliance pour la République (APR, au pouvoir) pour arracher la très stratégique mairie de Guédiawaye (banlieue dakaroise), devient le président de l’Association des maires du Sénégal et président des élus locaux. Une triple casquette qui lui vaut le sobriquet de «vice-président». Pour les législatives 2017, Aliou Sall veut se relancer à la conquête de sa commune où ses détracteurs rappellent son bilan peu reluisant. Son frère l’en écarte. Ses partisans se massent devant les grilles du Palais pour protester contre cette mesure. Lui dénonce des «faucons» du Palais qui ont ourdi un complot contre lui. Mais «vice-président» n’a pas dit son dernier mot.

5- Kpatcha Gnassingbé, l’ambitieux « Caïn » derrière les barreaux

Des lambris du Palais de la Marina aux grilles de la prison de Lomé. Tel est le résumé de la disgrâce de Kpatcha Gnassingbé, emprisonné depuis bientôt une décennie à la prison de Lomé pour avoir eu la témérité de vouloir éjecter son demi-frère Faure Gnassingbé de son fauteuil présidentiel par un coup d’Etat. Avant de faire la grimace devant la tournure amère de sa carrière, le demi-frère cadet de Faure Gnassingbé a pris l’ascenseur sous la présidence de leur père Gnassingbé Eyadema. D’abord directeur de la Sazof, entreprise chargée de la gestion des zones franches, puis de la Société togolaise de Coton (Sotoco), ce diplômé de la Southeastern University de Londres a cultivé son réseau dans la hiérarchie militaire, à la différence de son père, plus sensible au business. A la mort du patriarche en 2005, Kpatcha se range derrière son frère Faure, propulsé sur le fauteuil du Palais de la Marina, sous une répression sanglante. Kpatcha devient alors le député de la Kozah, puis le deuxième homme le plus puissant du pays en héritant du portefeuille du ministère de la Défense. Ecarté du pouvoir en 2008 à la suite d’une brouille avec Faure Gnassingbé, Kpatcha est arrêté en 2009. Sur signalement des renseignements américains, des documents -notamment une clé USB- retrouvés lors de perquisitions à son domicile deux fois pris d’assaut par les forces de l’ordre, suggèrent que Kpatcha avait échafaudé, avec la complicité de hauts gradés de l’armée, un coup d’Etat pour renverser son frère qui se préparait à un voyage en Chine. Il sera arrêté de même que Essolizam Gnassingbé, un autre de ses frères. Kpatcha sera condamné, en dépit des recours et de son immunité parlementaire, à 20 ans de prison en 2011. Jusque-là, toutes les tractations, notamment d’autorités coutumières pour faire libérer Kpatcha, se sont heurtées au niet catégorique de son frère du Palais. Les mauvaises langues expliquent cette «allergie présidentielle» par le fait que le demi-frère du président, qui effectue plusieurs navettes entre sa cellule et le CHU de Lomé, conserverait une certaine popularité dans le pays.

6- Pascaline Bongo, gloire et décadence de la Reine Crésus du Gabon

Mars 2017. L’épisode de la crise post-électorale soldé, la présidence du Gabon décide de mettre fin aux fonctions de «Haut-Représentant personnel du Président de la République» qu’occupe Pascaline Bongo. «Les œufs ne se battent pas contre des pierres», dit un proverbe gabonais. L’aînée de la fratrie des 54 enfants d’Omar Bongo accuse le coup à l’annonce de ce dépouillement de son dernier titre de noblesse présidentielle. Dans les cercles politiques, on s’interroge : cette diplômée de l’Ecole nationale d’Administration de Paris paie-t-elle son soutien trop mou à son frère face à son ex-mari et père de ses deux enfants, lors de la présidentielle d’août 2016 ? Le discrédit de l’ancienne argentière du clan Bongo, directrice du cabinet d’Omar Bongo, puis ministre des Affaires étrangères pendant 4 ans, vient-il de ses dépenses somptuaires et extravagantes qui ont stupéfait les médias et leurs lecteurs ? La réponse est dans un peu de tout cela. Nuageuses depuis la mort du patriarche, les relations entre Ali et sa sœur Pascaline étaient devenues plus orageuses avec les querelles autour du partage du faramineux héritage paternel, dont la sœur aînée détenait les clefs du coffre. Influente au début du règne de son frère, Pascaline s’est éloignée peu à peu de la politique avec le conflit ouvert entre les beaux-frères ennemis, depuis le non-soutien du Gabon de la candidature de Jean Ping à la commission de l’Union africaine. Au mieux, la sexagénaire que l’on dit malade s’est signalée par ses longs séjours à l’étranger ou par ses dépenses mirobolantes qui agacent, loin des intrigues de Palais et des coups politiques. Curieusement épargnée par l’opération «mains propres» lancée sous le second septennat de son frère, la Reine Crésus du Gabon a entamé la vente de plusieurs de ses propriétés détenues à l’étranger. Est-elle ruinée ? Veut-elle se faire plus discrète tout en gardant un œil sur l’échiquier et les ennemis qu’elle a pu se faire ?  La «Régente du Palais», comme on l’apostrophe, garde le mystère entier.

Source : La Tribune Afrique


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