Aliou, 8 ans, l’idole inconnue (Par ELGAS)

Son cercal était le seul témoin du viol qu’il a subi – Comme la société, la justice ne le connaît – Soldat inconnu d’une trop grande cause pour son âge – INVENTAIRE DES IDOLES

Ce qu’il voulait lui, Aliou, c’est faire rouler son « cercal ». Le faire rouler, encore et toujours. Il lui arrivait de préférer le babyfoot de temps en temps, mais c’était cher le babyfoot, il fallait payer pour faire sortir les balles. Il s’attaquait aussi au foot, mais il lui fallait assez de camarades, un ballon, il ne les avait pas toujours. Il revenait ainsi vite à son cercal, ça ne coûtait rien. Il lui fallait juste trouver un bon bâton, de bonne taille, agréable à tenir, pour le mettre dans cette roue, et les rues lui appartenaient. Il les dévalait avec gourmandise. Il était souvent accompagné d’Abdou, parfois d’Ibrahima. Le trio filait à vive allure. Avec son cercal, Aliou connaissait Ziguinchor comme sa poche : il allait jusqu’à Goumel, à la gare routière. Il connaissait bien le marché de Tilène et celui de Saint-Maur. Mais il préférait Escale, dans la grande ville et la mosquée de Kajoor. C’était un guide pas cher, un peu taiseux, mais il connaissait bien la ville qu’il sillonnait avec son cercal à la main droite.

Il n’avait pas beaucoup de bonheurs, ni de joie, pas même un peu de rêve, Aliou. Il n’en avait pas besoin. Il ne savait pas ce que c’était. Alors, ça ne lui manquait pas. Mais un bonheur qu’il connaît, c’est son cercal, et de temps à autres, les petits Jaaberé avec de la sauce piquante qu’il achetait ou volait sur la table de la mère Laminatou. Plusieurs fois il s’était fait coincer, mais la mère Laminatou ne pouvait résister à son regard plein de grâce et lui mettait même gratuitement des Jaabérés dans son pot après lui avoir gentiment pincé les joues. Il s’en léchait les doigts et disparaissait aussitôt à vive allure avec son cercal. Aliou, c’était un petit bout de 8 ans, taiseux mais dynamique, pas très bavard mais très alerte. Un rire mutin trainait toujours sur ses lèvres mais ses yeux fuyaient, se baissaient, découvrant quand il tenait le regard, une vive intelligence.

Aliou ne parlait pas beaucoup pour son âge. Il était bien timide, mais plus encore, un peu absent. Il se renfermait comme une huitre, et l’on ne pouvait rien deviner. Cela lui avait valu plus de coups, l’incompréhension, l’impatience d’adultes. Mais il semblait y être insensible. Quand on voulait lui arracher quelques mots sur son père ou sa mère, ses frères et ses sœurs, il disait ne rien savoir. C’était bien possible. Il renvoyait toujours vers Babam, son père et maître, et rien autre. Ses silences lui ont valu bien des moqueries de ses camarades, plus âgés, qui le prenaient pour un demeuré, un attardé. Il essuyait les brimades, se faisait malmener, et vivait dans une solitude au milieu des siens que seul le cercal pouvait rompre.

Le cercal le déridait, lui rendait la parole, le rendait libre, il gambadait. S’il était peu doué à la plupart des jeux, avec son cercal, il prenait sa revanche : il savait bien glisser son bâton, maintenir l’allure, déjouer les bosses et cabosses sur la route, et filait à l’allure d’un sprinter. Il poussait l’ingénierie jusqu’à maintenir l’équilibre avec l’autre main, celle qui tenait son pot de concentré de tomate vite où il stockait les restes de bouffe offerts. Il en était tout taché et se faisait gronder. Mais c’était plus fort que lui. Entre deux pièces mendiées, il enfourchait son cercal. Il en était devenu obsédé, comme le seul refuge, le seul motif de joie, qu’il savourait jusqu’à l’addiction. Sa vie de « talibé » respirait ainsi.

Personne ne remarquait Aliou. Il était finalement bien comme toutes les autres centaines de gamins qui marchaient à Ziguinchor avec ou sans cercal mais toujours, tous, avec leur pot. Noyés dans la cohue, le monde urbain, les allées et venues, Aliou et son cercal étaient engloutis dans le trafic, oubliés dans le ventre d’un Ziguinchor qui se démène. Une ville qui avait trop de plaies pour ne pas s’émouvoir de celles sur le visage des nombreuses personnes à qui la pauvreté donnait un terrible masque. Aliou était une unité dans ce vaste ensemble. Qu’il ait 8 ans ne changeait rien à l’affaire. Il partageait la souffrance avec les autres, tous servis par le malheur quotidien du dénuement qui était la condition de tous. A 8 ans, Aliou semblait en être pleinement conscient. Il sortait aux aurores pour aller retrouver son cercal planqué dans un buisson pour ne pas se faire taper. Avec son cercal et son pot pour aller mendier, il était équipé pour la journée. Depuis sa plus tendre enfance – c’était possible – il ne connaissait que cette vie. Il apprenait les versets le matin, allait mendier et s’offrait des évasions avec son cercal.

Un jour Aliou est revenu un peu en boîtant. Il s’était bien essuyé, avec application, pour ne rien faire paraître. Mais il lui restait des traces de sang. Il n’avait pas son cercal. Et à son visage taiseux, s’était ajouté un masque de terreur, une peur, un traumatisme, que la peur d’être pris et donc sanctionné, avait rendu encore plus insoutenable. Personne ne prêta attention à lui et à sa souffrance. Il pleura. S’en ouvrit à ses amis qui rigolèrent de son malheur. « Oh la femme, oh la femme », entonnèrent les plus moqueurs. Il fondit en larmes. A la douleur, s’était maintenant superposée la honte d’un enfant. Ses amis le dénoncèrent à Babam, le maître. Qui le gronda et le frappa.

Aliou n’était plus le même depuis ce jour. Son cercal était bien lointain. Il l’avait oublié. Lui qui était déjà si imperméable, devint plus austère, trainant la patte, ridiculisé par ses amis, appelé la femme, « oh la femme ». Les petites traces de vie que le cercal arrivait à faire renaître, avaient disparu. Aliou avait été violé par un adulte vers Goumel. C’est tout ce qui s’ébruita après l’épisode. Le quartier le découvrit, mais comme essoré de toute humanité, ne dît rien. Pas une émotion collective, pas des cœurs de mamans attendris, les âmes, comme voilées dans la glace d’une condition difficile, d’une jungle où chaque malheur en est un de plus qui s’additionne au tas, ne firent rien. Aliou ne pouvait même plus recourir à son cercal. Il était entaché. Son cercal était le seul témoin du viol qu’il a subi. Pièce à conviction perdu et objet d’une joie à jamais souillé. Aliou revit. Comme la société, la justice ne le connaît. Il est offert à la résignation générale. Soldat inconnu d’une trop grande cause pour son âge. Grand blessé au combat de la vie mais martyr vain dont la souffrance sera vaine, trop commune, trop ordinaire, banale hideur qui n’émeut et le remue plus. A 8 ans.

Aux abords du 5 mars, comme je l’ai fait dans mon livre, je repense à la Médina, drame parmi les drames. Plus aucune force de formuler des critiques, d’ériger des coupables, de participer au bal des indignations vaines. On peut accepter une société comme elle est, à condition qu’on ne nous force pas de l’aimer. C’est un compromis tenable. Le récit des histoires « banales », de celles que chaque coup de fil au Sénégal vous confie, est mon nouveau parti. Récit d’idoles inconnues, plus criantes que les célébrités. C’est dans la nudité et le silence qu’il s’écrit, le livre des jours ordinaires. Aliou et beaucoup d’autres.

 

Par Elgas

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