Alioune Diagne, l’art «figuro-abstro» d’un peintre sénégalais

Sans filiation, ni réseaux, ni formation officielle véritable, Alioune Diagne est un self-made-man. « Perceptions », sa première exposition à Paris, met en scène le style « figuro-abstro » de cet artiste-peintre franco-sénégalais de 34 ans, qui navigue entre Dakar et Villeurbanne, le figuratif et l’abstraction, l’histoire et ses émotions. Entretien.

RFI : La perception se trouve-t-elle au cœur de votre travail ?

Alioune Diagne Oui, on peut le dire. Ma perception, c’est ma technique de peinture que j’appelle le « figuro-abstro ». C’est de ce point de vue que je crée mes tableaux.

Quelle est votre définition du « figuro-abstro » ?

En 2013, suite à des événements dans ma vie [la mort de son grand-père, maître coranique, en charge de la reproduction calligraphiée du Coran, NDLR], je me suis dit : pourquoi ne pas faire quelque chose qui est de mon univers, pourquoi ne pas construire des images figuratives à partir d’éléments abstraits. Du coup, le « figuro-abstro » est juste une construction d’images figuratives à partir d’éléments abstraits, des signes.

Comment devient-on peintre quand on est né à Fatick, une ville de 25 000 habitants au Sénégal ?

C’était très compliqué. Je me suis battu pour ça, parce que je savais qu’il y avait quelque chose en moi depuis que j’étais très petit. Dès l’âge de 13 ans, je ne faisais que dessiner. Mais au début, ma mère ne voulait pas que je devienne peintre. Je ne connaissais personne dans la peinture. C’était compliqué d’entrer dans le réseau. Donc, je me suis battu. Je suis parti à Kaffrine pour rejoindre mon père, que je ne connaissais pas, parce que j’étais très jeune quand mes parents ont divorcé. Après, je suis parti rejoindre ma mère à Dakar. En 2010, une opportunité s’est présentée pour m’installer en France.

Qu’est-ce qui a déclenché votre décision de partir en 2010 en France ?

Depuis 2008, j’étais à l’école des beaux-arts à Dakar. C’était une période difficile, parce qu’il y avait beaucoup de grèves. Moi, je voulais améliorer ma technicité. Comme ma femme était française, j’ai bâti un projet pour la France. Une fois arrivée, j’ai enchaîné avec mes études. Je me suis perfectionné, avec des cours particuliers avec des professeurs des beaux-arts de Lyon. Je me suis installé à Vienne, en Isère et je me suis dit : qu’est-ce que je vais faire avec tout cela ? Tout a été déjà fait. Donc, je voulais créer mon propre univers.

Dans vos tableaux, on pourrait voir tout simplement des milliers de signes, mais aussi de la calligraphie, du pointillisme, des photographies floues comme chez le peintre allemand Gerhard Richter. Quels sont vos modèles dans l’histoire de la peinture ?

J’ai appris et vu énormément de choses, mais je n’ai pas de maître. J’ai toujours été très curieux, regardé tous les artistes, aussi bien Léonard de Vinci que Picasso, mais je voulais faire sortir quelque chose de moi. Ainsi, vous voyez énormément de détails sur les tableaux, des milliers de signes, c’est ça qui donne le « figuro-abstro ». On ne peut pas le définir. Certains parlent de pointillisme, d’autres d’arabesques ou d’écritures éthiopiennes… Énormément de gens s’y retrouvent, chacun à sa manière et avec sa propre conception de l’art. Tout cela ensemble donne le « figuro-abstro ». C’est une sorte de langage universel où chacun peut s’y retrouver.

Parmi les grands thèmes abordés dans vos peintures, il y a l’enfance, les scènes de marché, le clair-obscur et la mémoire. S’agit-il de la mémoire de votre histoire personnelle, de l’histoire sénégalaise ?

Cette mémoire parle aussi de la vie de nos ancêtres. Il y a des scènes des années 1800 avec des images que j’ai retrouvées de cette époque. Quand je les ai vues, j’étais choqué, parce que je me suis aperçu qu’on n’a pas d’images de notre passé. Et avec ma technique, mon point de vue, avec mes couleurs, je redonne d’une manière contemporaine vie à cette histoire de nos ancêtres. Parce qu’on a peu d’images et peu d’archives.

 

Là [Cayor et femmes peulhes, NDLR], vous voyez un homme peul, avec ses deux femmes et un bébé dans les bras. Cela parle des accessoires, comment se comporter, comment s’habiller, des tresses, de la culture des Peuls au Sénégal. Je travaillais sur de vieilles images de 1800, des images en noir et blanc. Toutes les couleurs que vous voyez ici, c’est ma composition, faite d’une manière naturelle, spontanée. Avec le « figuro-abstro », tout est libre et exprime mes émotions.

Vous naviguez entre la France et le Sénégal, Villeurbanne et Dakar. Est-ce que cela influence votre création ?

Je fais des allers-retours pour retrouver cette inspiration et cette ambiance sénégalaises où j’entends le bruit des moutons et des voitures qui me donnent envie de travailler. Dans mon atelier, j’ai recréé mes propres ambiances du Sénégal.

Votre tableau Les trois Sénégalaises pourrait être interprété comme une allusion à l’art numérique… Quel est votre rapport avec les arts numériques ?

J’aime toucher à tout : à la vidéo, à la sculpture, à la peinture, à la photographie, à la sérigraphie. Je vis avec les arts de façon naturelle. Quand je me lève le matin et je veux faire de la vidéo, je le fais et je trouve les moyens de le faire. Il n’y a pas de barrières. Même mes habits que je porte sont tirés de mes tableaux.

C’est votre première exposition à Paris. Quelle est la réception de vos œuvres au Sénégal ?

Ce qui m’a surpris le plus, c’est comment ils ont réagi par rapport à ma technique. Au départ, la plupart des gens me suivaient sur mes réseaux sociaux : « Waouh, on est fier de toi ». Alors, je me suis dit : quelque chose se passe, je devrais revenir au Sénégal pour montrer mes tableaux. Récemment, il y avait une exposition en hommage à Fatmah Charfi à la Galerie nationale d’art à Dakar où l’on a présenté aussi un tableau de moi. Il y avait des gens qui sont venus juste pour voir un seul tableau de moi. Beaucoup étaient étonnés de découvrir ma technique. Depuis cette exposition, j’ai énormément de soutien venant du Sénégal.

 

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