Au Sénégal, à Thiaroye-sur-mer, « tous les jeunes veulent partir en Europe »

Au début des années 2000, la côte sénégalaise était une terre de départ pour les migrants de la région désireux de rejoindre l’Europe, via les îles Canaries. Aujourd’hui, la route a changé, mais les Sénégalais sont encore nombreux à vouloir rejoindre le Vieux Continent, en passant cette fois par la Libye ou par le Maroc. A Thiaroye-sur-mer, une cité de pêcheurs situé à quelques kilomètres de Dakar, la majorité des jeunes, sans emploi, n’ont qu’un seul but : aller en Europe.

« Les gens sont fatigués, il n’y a pas d’avenir ici ». Moustapha Diouf sait de quoi il parle. Lui qui a créé en 2007 l’association des jeunes rapatriés de Thiaroye-sur-mer, à quelques kilomètres de Dakar, tente d’empêcher les jeunes de son village de se rendre en Europe illégalement. Mais la tâche n’est pas facile. « Tous les jeunes de Thiaroye veulent partir en Europe », affirme ce père de trois enfants, le regard rivé sur les nombreuses pirogues échouées sur la plage. « Et malheureusement, je les comprends ».

C’est avec un de ces bateaux que le quarantenaire a lui aussi tenté sa chance en 2006 – après un premier échec en 1998 quand il a voulu atteindre l’Europe via le Maroc. « Après quatre jours en mer, nous sommes arrivés aux Canaries. Mais les autorités espagnoles m’ont finalement renvoyé au Sénégal », souffle-t-il. « Je ne veux pas que les jeunes vivent ce que j’ai vécu, c’est trop dangereux ».

En 13 ans, plus de 300 villageois de Thiaroye-sur-Mer sont morts en Méditerranée

Dans cette commune d’environ 36 000 habitants, 374 personnes originaires de Thiaroye-sur-mer ont disparu en Méditerranée depuis 2006. Tous essayaient d’atteindre les Canaries, selon les chiffres de l’association des émigrés rapatriés de Thiaroye-sur-mer. Le frère de Moustapha Diouf en fait partie, il a perdu la vie en 2012 alors qu’il tentait de rejoindre l’Espagne en pirogue. 

Quand la pêche ne fait plus vivre

Sur la plage ce matin d’avril, de nombreux jeunes discutent, le regard braqué vers l’horizon. « Ils n’ont rien à faire ici, regardez, personne ne travaille », déplore Moustapha. « La seule source de revenus, c’est la pêche, mais on ne peut plus vivre de la pêche ». 

Depuis plusieurs années, en effet, les pêcheurs du pays, confrontés à l’épuisement des stocks de poissons et à l’accaparement de leurs ressources halieutiques, migrent vers l’Europe, à la recherche de meilleures conditions de vie. Thiaroye-sur-Mer n’est donc pas une exception au Sénégal. De nombreux communes et ports de pêche comme ceux de Joal ou Djifer, dans le sud du pays, subissent eux aussi un exode massif des jeunes et pleurent de nombreux disparus en mer.

Pourtant qu’importent les morts, la jeunesse ne cherche qu’à enjamber la Méditerranée. El Hadj, vêtu d’un maillot de l’Olympique lyonnais, fait partie de ceux-là. Il a déjà réussi à se rendre sur les îles Canaries en 2006 avant d’être lui aussi renvoyé au Sénégal. L’homme de 30 ans assure qu’il repartira bientôt. « Je suis le plus vieux des garçons de ma famille, et j’ai deux enfants. Je dois les aider financièrement. Ici c’est impossible, il n’y a pas de travail pour nous », continue-t-il. 

« C’est mieux de vivre dans la rue en Europe »

Omar, 23 ans, rêve lui aussi d’Europe. Comme El Hadj et Moustapha, il a été renvoyé au Sénégal après avoir atteint les côtes espagnoles en 2012. « Ma vie n’est pas bonne ici », raconte-t-il en wolof, assis devant le local de l’association des jeunes rapatriés de Thiaroye-sur-mer. Le jeune père de famille a conscience de la dangerosité du voyage et des difficultés que rencontrent les migrants en Europe, mais il balaye les arguments de Moustapha d’un revers de main. « C’est mieux de vivre dans la rue en Europe que d’être à Thiaroye ».

À travers son association, Moustapha essaye, tant bien que mal, de former les jeunes à la couture, le maraîchage ou l’élevage. Mais il dit se sentir démuni. « Je ne peux pas tout faire tout seul, je ne reçois aucune aide. Il faut que l’État mette en place des formations, sinon la jeunesse continuera de partir ».

« Ma femme était déçue de me revoir »

Le manque de travail – et donc l’absence d’avenir – ne sont pas les seules causes de départ. La pression familiale joue un rôle important dans la prise de décision des futurs migrants.

« Mes parents et ma femme me poussent à partir », assure El Hadj. « Tous les jours, ma femme me demande de prendre la route pour aider la famille », déclare à son tour Omar.

Moustapha non plus n’a pas été bien accueilli par ses proches lorsqu’il a été rapatrié à Thiaroye-sur-mer en 2006. « Ma femme était déçue de me revoir », affirme-t-il. « Elle espérait que je sois en Europe pour lui envoyer de l’argent ». Il avoue aujourd’hui avoir ressenti de la honte en revenant au village. « J’avais échoué, c’est très dur pour les proches et la communauté d’accepter qu’on revienne sans rien, on est considérés comme des faibles ».

Ironie du sort, le propre fils de Moustapha, âgé de 14 ans, rêve d’aider sa famille en s’installant en Europe. Le travail de sensibilisation de son père ne le convainc pas. « Il m’aide lorsque je pars pêcher mais pour combien de temps encore ? », s’inquiète le quarantenaire.

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