Caster Semenya et l’illusion sportive

L’égalité est un noble horizon à contempler mais peine à constituer un sol sur lequel dessiner une ligne de départ. L’exemplarité du sport n’existe pas. Telle est la leçon de l’affaire Caster Semenya.

Dans mille ans, quand il faudra rendre compte de nos errances, peut-être parlerons-nous de Caster Semenya et de l’embarras dans lequel la décision du TAS du 30 avril dernier avait plongé quiconque croyait encore en l’égalité sportive. Le traitement infligé à l’athlète sud-africaine « intersexe » Caster Semenya – une prise de contraceptifs hormonaux – avait beau être discriminatoire (et à ce titre contraire au préambule alinéa 4 de la la Charte olympique), il était bien « nécessaire, raisonnable et proportionnel » comme le confirmait le TAS, autorité arbitrale suprême en matière sportive, au regard de « l’objectif légitime de maintenir l’équité de la compétition féminine ».

En somme, ce dopage à l’envers, ce contre-dopage si l’on peut dire, avait beau contrevenir aux principes de dignité de la personne et d’égalité entre hommes et femmes (préambule de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948) — rappelons que seules les femmes doivent prouver qu’elles le sont ce qui à ce titre constitue une discrimination supplémentaire largement répandue — il était ainsi justifié au regard de la « sauvegarde de la compétition équitable » et même de l’aptitude des athlètes féminines à participer. Étrange sentence, donc.

Le prolétaire démocratique

En somme, si un sportif entendait participer à une grande compétition internationale, il était entendu qu’avant de pénétrer dans l’enceinte sacrée il devait consentir à se défaire de tous ses droits. Faites l’expérience autour de vous, vous constaterez qu’elles sont peu nombreuses les voix prêtes à défendre les droits des sportifs contre les contrôles intempestifs, contre la société de la surveillance et la police du soupçon qu’institue, de fait, l’invraisemblable protocole des compétitions internationales. L’homme qui travaille, l’homme qui élève sa famille, l’homme qui est accusé d’un crime, ne peut jamais abandonner les droits « inaliénables » attachés à sa personne. Mais l’homme (ou femme, ou les deux) qui entend participer aux Jeux Olympiques, celui-là — sorte de prolétaire démocratique aliéné à l’exploitation méritocratique — doit accepter de renoncer à sa qualité de citoyen sans que personne n’ose jamais souligner la disproportion des moyens employés pour entretenir le mythe tenace de l’équité sportive.

La féminité sportive

Pour comprendre l’importance que revêt pour nous cette douloureuse illusion, il faut se rappeler qu’elle est historiquement contemporaine de la construction de la société démocratique moderne. Tout se passe pour nous depuis les temps où les démocraties libérales étaient encore jeunes (au XIXème siècle donc) comme si le sport était un grand spectacle méritocratique mettant en scène, écrit Ehrenberg « l’image la plus populaire qui soit de l’égalité du mérite : ce que la vie devrait être pour chacun d’entre nous si elle était juste, voilà ce que formalise le sport ; c’est la passion d’être égal qui est le ressort simultané de la modernité et de sa popularité ». Rien de tel, pour nous faire comprendre ce qu’était une société démocratique fondée sur l’idéal du mérite que la fameuse métaphore de « l’égalité sur la ligne de départ ». Depuis lors, le sport était de toutes nos campagnes électorales et de toutes nos tribunes politiques. C’était un acquis majeur de notre civilisation vieillissante.

Aussi, quand un tribunal décide-t-il de valider une mesure discriminatoire à l’encontre d’une athlète dont la physiologie n’est pas conforme à un modèle statistique (mais pourtant bien naturel car rendu possible par la nature elle-même) quelque chose empêche d’adhérer plus entièrement à ce spectacle. L’idée de mérite semble entachée. Car ce qu’il y a de choquant dans cette décision, à vrai dire, ce n’est pas le fond assez prévisible compte tenu de tenaces préjugés anthropologiques — maintenir à tout prix la différence sexuelle des compétitions, le propos est rappelé à de nombreuses reprises dans ladite décision — mais plutôt la manière assez grossière d’assoir des décisions parfaitement conventionnelles (la répartition sexuelle des compétitions) sur des considérations naturalistes assez désuètes (la femme est définie par un faible taux de testostérone dans le sang) et parvenir ainsi à établir sans sourciller le moins du monde une définition sportive de la féminité, vaine tâche à laquelle la philosophie et toutes les sciences humaines avec elle avaient prudemment renoncée depuis (au moins) Simone de Beauvoir.

La crise de l’olympisme

L’affaire Semenya a mis le doigt dans la blessure du sport contemporain. Jusqu’ici seules les affaires de dopage, parce qu’elles brisaient le pacte égalitaire sur le mode de la « triche » c’est-à-dire de la duperie, avaient permis de soulever brièvement le problème de la rationalité des compétitions, des rythmes insensés, de la folle injonction à la performance et au record permanent. Mais le dopage ne remettait pas en question l’idée de l’exemplarité de l’idéal sportif. La morale humaniste semblait sauve quand le bras de la justice olympique s’abattait au hasard d’un contrôle intempestif sur un malheureux récalcitrant.

Avec Semenya tout change. Il y a désormais une norme olympique à la féminité. Le Rubicon de la dignité est franchi. Tout à coup c’est la noblesse de l’idéal lui-même qui est mis en cause et avec lui une conception hygiéniste du sport (et de la science) héritée de la fin du XIXème siècle dont nos compétitions sont les descendantes directes.

Il n’est ici question ni de faire l’éloge du scepticisme ni de sombrer dans la mélancolie en renvoyant dos à dos Coupes du monde, Jeux Olympiques et Championnats d’Europe. Non, la grandeur de ces évènements et l’engouement qu’ils suscitent sont un hymne renouvelé aux bienfaits politiques de l’idéal sportif. Il s’agit plutôt ici de rappeler l’utopie que constitue l’olympisme démocratique et l’aspect largement illusoire de sa mise en œuvre concrète et positive. On savait déjà, grâce à nos crises politiques, que l’égalité était un noble horizon à contempler mais peinait à constituer un sol concret sur lequel dessiner une ligne de départ. On sait maintenant grâce à la crise de l’olympisme qui vient, que l’exemplarité du sport, elle aussi, était une illusion. Telle est la douloureuse leçon de l’affaire Semenya.

Par Thiblaut Leplat – Eurosport

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