Contentieux électoral, pourquoi un « Sénémalaise » est inévitable !

Il n’est point besoin de consulter les oracles pour anticiper sur la situation post-électorale de la présidentielle du 24 février 2019. Tout, des soupçons de fraude à l’instrumentalisation supposée de la justice en passant par l’absence de neutralité de l’administration territoriale, augure que des contentieux innombrables naîtront du processus électoral. Qui pis est, l’absence totale de consensus et de dialogue est venue ajouter une couche non négligeable à ce scénario qu’il conviendrait d’appeler ici un « Sénémalaise ».

Une administration territoriale partisane fausse le jeu

Maillon le plus essentiel dans la tenue des élections, l’administration territoriale ne jouit plus aujourd’hui de la neutralité qui devrait la placer à équidistance des chapelles politiques et à justes raisons. Ces fonctionnaires en charge d’organiser les élections de toutes sortes sont nommés par le chef de l’Etat qui, par ailleurs, est un candidat en quête d’une légitimité renouvelée. Là se trouve la difficulté de s’affranchir du contrôle de l’exécutif surtout quand le ministère de l’intérieur dont ils dépendent est choisi pour l’organisation desdites élections. L’administration territoriale est depuis fort longtemps accusée de parti-pris notamment en matière électorale. Soit parce que pour des raisons que l’on ignore les bureaux de vote n’ouvrent pas à l’heure due. Soit parce que les mandataires des partis de l’opposition souffrent le martyr pour mener à bien le travail qui leur est dévolu face à une administration territoriale de plus en plus « partisane ». Peut-être que cela n’a pas de rapports directs avec l’élection prochaine, mais l’administration territoriale a subi un grand nombre de changements avec la nomination de préfets et de gouverneurs lors du conseil des ministres du mercredi 8 janvier.

On se rappelle lors des législatives de 2017 la rocambolesque histoire de 1000 cartes d’électeurs trouvées sur deux jeunes à Fass par Bamba Fall et Barthélémy Diaz, tous deux maires proches de Khalifa Sall. Les explications de la sous-préfète de Mermoz Sacré Cœur Mme Traoré n’en firent rien, cette nébuleuse affaire avait fini par convaincre les observateurs que notre administration territoriale n’est pas exempte de reproches. Or si l’on a pu éviter des contentieux électoraux au sortir de l’élection de 2012, nous le devons en grande partie au fait que l’élection fût organisée par un ministère autre que celui de l’intérieur. Même s’il ne manquait pas d’irrégularités, l’organisation était telle que les observateurs de tous horizons avaient donné un satisfecit aux organisateurs.

Aujourd’hui, ce ministère en charge des élections est une exigence de l’opposition qui demande juste au président Sall de faire la concession qu’avait faite le président Wade. Chose qu’ils n’auront jamais puisque, interpellé sur la question lors de son entrevue avec la presse le 31 décembre, Macky Sall insistait dans le choix du ministre de l’intérieur Aly Ngouille Ndiaye en persistant ; « dumako def » (je ne le ferais pas). Pis encore, la carte électorale est totalement chamboulée à la veille de l’élection. On note un éclatement des bureaux de vote qui engendrera des difficultés insurmontables lors du jour du scrutin. Aucune communication ou sensibilisation n’est faite sur la question. Ce qui risque indubitablement de reproduire le même schéma que celui des législatives, avec des électeurs qui font la navette à la recherche de leurs bureaux de vote qu’ils ne trouveront jamais.

Le malaise préélectoral installé par la candidature de Wade est comparable au désordre causé par le parrainage

Comme le président Wade en 2011, le président Sall n’ira pas aux joutes en toute tranquillité. Les derniers développements naissant des parrainages, les transports de colère et d’amertume notés dans la sphère politique convainquent, si besoin en est, que l’élection présidentielle ne sera pas un long fleuve tranquille pour les protagonistes et le peuple. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, Macky Sall pourrait être appelé à faire face à une situation à tout le moins troublante. Toutes proportions gardées, la situation préélectorale de 2012 et 2019 ont de fortes similitudes. Autant la candidature de Wade était alors décriée et combattue, autant aujourd’hui le parrainage est critiqué et rejeté. Les mobilisations d’antan se reproduisent aujourd’hui, quoique à une moindre échelle. Même s’il est de son habitude de tenir la dragée haute à ses vis-à-vis comme son mentor Wade, le président Macky Sall sait pertinemment bien que le danger est imminent. Cette attitude hautaine est celle-là même qui a perdu le président Wade, qui faisait toujours la sourde oreille à l’opposition.

En novembre 2011, en réaction aux morts issus des manifestations, Maitre Abdoulaye Wade minimisait : « Ces turbulences n’ont pas agité les Sénégalais (…) C’est une brise ». Le candidat du PDS allait jusqu’à railler l’opposition malgré les bavures policières : « une brise est un vent léger qui secoue les feuilles des arbres, mais elle ne devient jamais un ouragan ». Ce que le président Wade avait semblé oublier c’est qu’il arrive souvent qu’une brise, si petite qu’elle puisse être, peut mener une pirogue vers des zones troubles. Il l’aura appris à ses dépens le 25 mars 2012. Du coup d’Etat « imaginaire » du ministre de la justice Cheikh Tidiane Sy en Mars 2011 à  l’arrestation de Malick Noel Seck en passant par les évènements du 23 juin et l’emprisonnement de Barthélémy Diaz, le cocktail était assez compacte pour que l’explosion se fasse ressentir et anticipe la chute de Wade.

Naturellement, le parrainage et les dégâts qu’il occasionne ne peuvent que remuer le malaise qui était déjà existant. La neutralisation par des astuces irréguliers de deux grands noms de la politique sénégalaise en l’occurrence Khalifa Sall et Karim Wade renforce ce sentiment. Point n’est besoin de douter de l’effet qu’aura cette décision du conseil constitutionnel sur la sérénité du scrutin présidentiel. Après l’invalidation de Khalifa Sall, ses partisans ont crié au complot et les jeunes ont dû faire face aux forces de l’ordre le lundi 14 janvier, une manifestation qui s’est soldée par la mise aux arrêts du leader des étudiants  « khalifistes ». A bien y regarder, le président qui s’enorgueillit de sa lignée guerrière préfère guerroyer et croiser le fer à toute hypothèse de négociations.

La POSE face au ministère de l’intérieur pour l’organisation des élections

L’opposition voit d’un mauvais œil la réalisation de la prédiction du premier ministre Boun Abdallah Dionne sur le parrainage. Il avait pronostiqué que seuls 5 candidats réussiront à passer le cap du parrainage et il avait vu juste. Coïncidence ou conspiration ? Le fait est que la réalisation de la « prédiction » du chef du gouvernement a donné davantage de raisons de méfiance à l’opposition qui ne veut point se résigner à croire que cela est dû au pur hasard. Si la prévision des 5 candidats s’est avérée juste, rien n’interdit que la victoire s’obtienne dès le premier tour avec plus de 50% comme annoncé par le même Boun Dionne. Les faits sont suffisamment révélateurs et assez alarmants pour que l’opposition continue de demander que l’élection soit organisée par un organe neutre.

Le malaise touche des profondeurs insoupçonnées avec cette question de l’organisation de l’élection. Quand le ministre Aly Ngouille Ndiaye est discrédité par l’opposition et que le président refuse de l’écarter c’est juste pour s’assurer que ses chances de passer restent intactes. Comme avec Abdoulaye Daouda Diallo, les partis de l’opposition accusent et récusent Aly Ngouille. Le remplacement du premier nommé par le second nommé après les législatives très mal organisées ne garantit pas pour autant la transparence des élections. D’autant plus que l’actuel ministre de l’intérieur avait assuré que son souci principal était de tout faire pour que les partisans du président Sall retirent leurs cartes d’électeurs. Il aura révélé être juge et parti, et l’opposition voudrait contrecarrer son influence négative sur le jeu électoral.

A défaut d’avoir un ministère en charge des élections comme Macky Sall en réclamait en 2011, l’opposition a décidé de mettre en place une Plateforme Opérationnelle pour la Sécurisation des Elections (POSE). Cet organe de veille mis en place par les partis de l’opposition vise à sécuriser les votes des électeurs et tout faire pour minimiser les fraudes. Cependant, cette plateforme de Maitre Mame Adama Gueye et alliés aura une très petite marge de manœuvre devant l’administration territoriale. Ce qu’elle pourra réussir à faire c’est tout simplement installer la confrontation si l’on sait que les bureaux de vote seront dans un « état de siège » le temps d’une journée. ». Entre une POSE décidée à mener la bataille sans pause et un ministre de l’intérieur qui martèle sans arrêt que « force reste à a Loi », la probabilité de l’affrontement est plus que forte. Tant que la question du fichier n’est pas évacuée de manière franche et honnête, l’opposition et le pouvoir continueront de se regarder en chien de faïence. Ce sentiment de méfiance aura été malheureusement entretenu par le pouvoir en place durant tout le processus électoral, à commencer par le parrainage. Les prémisses d’un « Sénémalaise » sont ainsi jetées et laissent entrevoir des contentieux post-électoraux insolubles !

Ababacar Gaye
ababacarguaye@yahoo.fr

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