France : Jacques Chirac, une histoire africaine

French President Jacques Chirac (R) talks with President of Burkina Faso Blaise Compaore (L) behind Gabonese President Omar Bongo Ondimba (C) during the UNITAID associate membership signature at the 24th Africa-France summit, 16 February 2007 in Cannes, southern France.Unitaid aimed at establishing an investment fund to facilitate access to vital medical treatment for developing countries. AFP PHOTO / PATRICK KOVARIK (Photo by PATRICK KOVARIK / AFP)

L’ancien président s’est éteint le 26 septembre à l’âge de 86 ans. Son amitié avec Omar Bongo Ondimba ou Mohammed VI, ses liens parfois douteux avec les réseaux de la Françafrique, son refus de la guerre en Irak, qui lui valut une grande popularité dans le monde arabe… Que retenir de son héritage ?

Il a fait pas mal de « conneries », comme il l’avouait lui-même, mais parce qu’il a dit non à la guerre en Irak il lui sera beaucoup pardonné. Comme le Russe Boris Eltsine, Jacques Chirac fait partie de ces dirigeants de la fin de la guerre froide qui, au milieu d’un parcours erratique, ont pris, une fois dans leur vie, la bonne décision. Avec courage.

Il faut se souvenir de la violence de la presse anglo-saxonne contre le président français quand, le 14 février 2003, Dominique de Villepin, son ministre des Affaires étrangères, a fait comprendre à l’ONU que la France utiliserait son droit de veto contre la guerre en Irak. À Londres, le Sun a titré : « Jacques Chirac, la putain de Saddam Hussein ».

Aux États-Unis, le New York Times a proposé l’expulsion de la France du Conseil de sécurité de l’ONU au profit de l’Inde, un pays jugé plus « sérieux ». Jamais depuis 1956 la France n’avait annoncé son intention de mettre son veto à un projet de résolution de la Maison Blanche. Mais, ce jour de février 2003, les Américains sont tombés sur un mousquetaire biberonné au gaullisme.

S’il se présentait comme l’ami des peuples, jouant à merveille le registre de la proximité, l’ancien chef de l’Etat (1995-2007), mort le jeudi 26 septembre, fut avant tout un relais pour nombre de ses homologues africains. Le Gabonais Omar Bongo Ondimba, le Congolais Denis Sassou-Nguesso, le Togolais Gnassingbé Eyadéma, le Burkinabé Blaise Compaoré ou encore l’Ivoirien Henri Konan Bédié savaient qu’ils pouvaient compter sur une oreille attentive et compréhensive à Paris lorsque M. Chirac était en fonction.

Ses deux tuteurs ou initiateurs dans le bois sacré des relations franco-africaines furent Jacques Foccart et Félix Houphouët-Boigny. Deux faces d’une même pièce. Le premier, discret et très influent conseiller Afrique des présidents De Gaulle et Pompidou, que M. Chirac ramena aux affaires à 82 ans, en 1995, jusqu’à sa disparition deux ans plus tard, était l’architecte d’une décolonisation où la France a perdu sa tutelle sur ses anciens administrés, certes, mais préservé son influence politique et ses intérêts économiques. Le second, père de l’indépendance ivoirienne – après avoir été ministre d’Etat en France – et du concept de « Françafrique », était le socle sur lequel Paris pouvait s’appuyer pour déployer sa politique.

« Le multipartisme est une sorte de luxe »

Ce n’est pas un hasard si c’est à Abidjan que Jacques Chirac prononça en février 1990, alors qu’il était maire de Paris, cette phrase gravée sur les frontons de tous les palais présidentiels occupés par des autocrates : « Le multipartisme est une sorte de luxe que les pays en voie de développement, qui doivent concentrer leurs efforts sur leur expansion économique, n’ont pas les moyens de s’offrir. »

La Côte d’Ivoire fut d’ailleurs la grande affaire africaine de ses douze années à l’Elysée. Peu après la tentative de coup d’Etat du 19 septembre 2002, le président Laurent Gbagbo ne tarda pas à accuser Paris d’avoir manœuvré dans l’ombre pour le renverser. La tension se nourrit notamment du refus français d’appliquer l’accord de défense existant entre les deux pays. Pour M. Gbagbo, l’armée française, qui dispose toujours d’une enclave à Abidjan, aurait dû prêter main-forte aux soldats ivoiriens, au motif que les assaillants étaient partis d’un Etat voisin, en l’occurrence le Burkina Faso. M. Chirac refusa au prétexte qu’il s’agissait d’une crise politique interne à la Côte d’Ivoire.

La tension atteignit son paroxysme en novembre 2004, après le bombardement de la base militaire française de Bouaké par l’aviation ivoirienne. A cet instant, Paris envisagea sérieusement de chasser M. Gbagbo de son fauteuil et de le remplacer par son chef d’état-major. La tentative fit long feu, mais les relations franco-ivoiriennes furent abîmées pour de nombreuses années. Ainsi, dans ce qui fut le joyau de la couronne françafricaine, Abidjan, on vit fleurir des slogans tels que « Si c’est gâté [fichu], à chacun son Français ». Après l’élection de Nicolas Sarkozy, M. Gbagbo eut cette phrase, mal avisée au regard de l’histoire : « Depuis, je dors mieux. »

« Rendre aux Africains ce qu’on leur a pris »

Fidèle en amitié, M. Chirac pouvait aussi endosser le rôle de parrain protecteur. Faure Gnassingbé, le fils du dictateur togolais, a hérité en 2005 du pouvoir de son père à la suite d’un coup d’Etat constitutionnel bricolé à la hâte et validé par Paris. L’opposition togolaise n’a pas oublié et, de manière plus générale, l’image de M. Chirac qui devrait rester au sud du Sahara sera certainement celle d’un homme portant un intérêt sincère au continent africain, mais dont la politique ne s’est débarrassée ni de ses vieux oripeaux colonialistes, ni des pratiques affairistes.

Demi-aveu, début de repentir ou simple constatation inquiète, M. Chirac déclara en 2008 qu’« une grande de partie de l’argent qui est dans notre porte-monnaie vient précisément de l’exploitation depuis des siècles de l’Afrique ». Et d’ajouter : « Alors il faut avoir un peu de bon sens, je ne dis pas de générosité, un peu de bon sens, de justice, pour rendre aux Africains ce qu’on leur a pris. »

Nouvelle époque, nouvelle génération : M. Sarkozy fit, après son élection, la promesse de rompre avec les pratiques passées. Promesse bien difficile à tenir. Après avoir reçu à la hâte la présidente du Liberia, Ellen Johnson Sirleaf, en tant que première invitée de son quinquennat, M. Sarkozy déroula aussitôt le tapis rouge à Omar Bongo Ondimba, généreux financier de la vie politique française… et gardien de bien des secrets des relations franco-africaines.

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