Manipulations dangereuses

Même si elle n’est pas toujours opérante, la violence à laquelle certains hommes politiques invitent la jeunesse sénégalaise dans leurs discours constitue une menace réelle sur la stabilité du pays

La violence politique monte crescendo au fur et à mesure qu’on s’approche des prochaines échéances électorales. La tension née des affaires Khalifa Sall et Karim Wade risque d’avoir raison de la stabilité du pays si l’on n’y prend garde. Et le discours tenu par certains hommes politiques s’inscrit plus dans une dynamique de raviver la tension que de l’apaiser.

Cette radicalisation dans le discours politique est en effet plus visible dans l’opposition que du côté du pouvoir. Depuis un bon moment, on note une cascade de violences pour exiger en effet la libération du député-maire de Dakar, Khalifa Ababacar Sall et le retour sans condition du candidat déclaré du Parti démocratique sénégalais (PDS), Karim Wade, au Sénégal.

Les plus téméraires allant jusqu’à suspendre la tenue des prochaines joutes électorales à la satisfaction de ces deux revendications. Mais le comble de tout, c’est quand l’ancien président de la République s’y met. Dans une déclaration rendue publique avant-hier, l’ex-chef de l’Etat, par ailleurs figure emblématique de l’opposition sénégalaise, n’a pu cacher son amertume.

Me Abdoulaye Wade s’est en effet laissé aller à des menaces ouvertes si jamais son fils est écarté de la course à la Présidentielle. ‘’Si Karim Wade n’est pas candidat, il n’y aura pas d’élection dans ce pays. Le PDS va appeler la jeunesse à se rendre au ministère de l’Intérieur et dans les gouvernances pour s’emparer et brûler les listes électorales ne comportant pas les noms de Karim Wade et de Khalifa Sall’’, menace-t-il.

Pr Ibou Sané : ‘’La violence verbale n’a jamais empêché les Sénégalais de voter’’

Auparavant, c’est le Secrétaire général de l’Union des jeunesses travaillistes libérales, Toussaint Manga, par ailleurs député à l’Assemblée nationale, qui est monté au front pour non seulement menacer de saboter toutes les activités électorales du président de la République et de sa coalition, mais aussi de bloquer les élections si Karim Wade n’est pas candidat.

‘’Nous avons décidé en tant que jeunes de ne pas laisser Macky Sall faire sa campagne tranquillement, s’il n’accepte pas que Karim Wade soit candidat. Il ne peut y avoir de meeting de Benno bokk yaakaar dans le pays ou bien des caravanes de Macky Sall.

Nous allons nous opposer. Partout où il ira, nous allons lui barrer la route’’, déclare-t-il. Avant d’enfoncer le clou : ‘’Le mot d’ordre est donné pour que les jeunes se mobilisent le jour du scrutin, le matin très tôt, si Khalifa Sall et Karim Wade ne peuvent pas participer aux élections. Tous les bureaux de vote seront bloqués dans tout le pays et nous verrons les voix que Macky Sall pourra décompter pour pouvoir être président encore. S’il n’accepte pas la démocratie, on va la lui imposer.’’

Ce regain de violence dans le discours des politiques, notamment de l’opposition sénégalaise, est-il toujours opérant ? Selon le Professeur en sociologie politique, Ibou Sané, la jeunesse n’est pas très audible à ces genres de discours. Car la société sénégalaise de manière générale est pacifique.

‘’Ce discours correspondait peut-être à une époque bien donnée, mais maintenant, les gens ne l’écoutent pas. On privilégie plutôt la discussion, le débat contradictoire, la recherche de solutions consensuelles plutôt que d’aller vers la violence verbale ou physique’’, estime l’enseignant-chercheur.

Poursuivant son propos, il dit : ‘’Le Sénégal d’aujourd’hui n’est plus celui du début des indépendances où la violence avait pris une tournure extraordinaire. Elle tend à disparaître. A chaque fois qu’il y a des élections, il y a des tensions qui ne sont que verbales mais pas physiques. Mais de plus en plus, les populations ont compris. Cette violence verbale n’a jamais empêché les Sénégalais de voter.’’

Pour sa part, le Pr Moussa Diaw estime lui que généralement, ces genres de discours, on les voit quand il y a obstruction, quand la violence qui n’est pas structurelle, est construite, manipulée et organisée. Selon lui, c’est à ce niveau que se situe le danger. ‘’Ç’aurait été une violence structurelle, on peut trouver des solutions politiques. Lorsque cette violence est construite, manipulée et organisée, elle devient dangereuse pour la démocratie et l’équilibre social du pays. On devrait mettre des garde-fous pour éviter de tels dérapages’’, soutient-il.

Si ce discours, à la limite va-t-en-guerre, intrigue autant, c’est qu’il est tenu dans un contexte national assez particulier, à quelques six mois seulement des prochaines échéances électorales. Même s’il n’est pas tout le temps agissant, il est tout de même source d’instabilité politique. ‘’Ce discours est une menace pour le pays à sept mois des prochaines joutes électorales. On peut comprendre un certain nombre de dérapages liés à des frustrations, à une sorte de marginalisation ou à des blocages pour des candidats qui se sentent lésés ou disqualifiés pour des raisons diverses, mais on ne peut pas comprendre qu’on les utilise à des fins politiques.

Parce que la démocratie ouvre des passerelles pour des débats contradictoires qui vont dans le sens de la recherche de compromis et de consensus. Sans cela, on risque de détruire ce qui a été fait en matière de démocratie’’, analyse Moussa Diaw. Aussi, de l’avis de l’enseignant-chercheur en science politique à l’Université Gaston Berger de Saint-Louis, c’est vraiment déplorable d’entendre ce discours-tonalité chargé de violence verbale de la part d’un responsable politique, a fortiori d’une personnalité qui a été au sommet de l’Etat.

‘’On ne peut pas comprendre comment un responsable politique puisse tenir ce discours et encourager des gens à aller vers la violence. C’est vrai que la violence et la politique, surtout en Afrique, sont liées à partir du moment où certaines personnalités l’utilisent à des fins politiciennes. Mais dans le contexte politique national, la démocratie bannit cette violence’’, lâche-t-il.

Ces appels à la violence émis par des hommes politiques, surtout de l’opposition, ne doivent ni prospérer, ni continuer à s’opérer dans le landerneau politique. Pour ce faire, le Professeur en sociologie politique, Ibou Sané, invitent les tenants du pouvoir à toujours travailler à l’apaisement du climat social. ‘’Si le parti au pouvoir répondait par la violence, ça allait être le sauve-qui-peut. L’Alliance pour la République a tout intérêt à mettre l’accent sur le consensus, à apaiser les tensions, laisser les gens qui sont de l’autre côté de la barrière s’agiter, bomber le torse et essayer de faire peur à l’autre’’, estime-t-il. Non sans occulter tout le danger que représente un tel discours.

‘’Cette violence verbale peut avoir des conséquences néfastes à la seule condition que le pouvoir réponde. Le président de la République ne répond pas en général aux opposants, ce sont les seconds couteaux qui sont chargés de le faire. Les Sénégalais n’ont pas la culture de l’Etat, ils ont tendance à tout détruire quand ils sont mécontents. Cela nous pousse vers un éternel recommencement. C’est cela qui est dangereux pour les démocraties africaines.’’

Revenant à la charge, le Pr Moussa Diaw pense lui que les tenants du pouvoir ont aujourd’hui l’obligation de donner la possibilité aux politiques de s’exprimer librement, manifester leur mécontentement comme ce fut le cas la semaine dernière à travers la marche de l’opposition qui a été autorisée. ‘’C’est justement pour éviter la violence verbale et la confrontation.

Mais si on en arrive à un niveau tel que des responsables politiques donnent des directives et poussent les jeunes à la violence, c’est vraiment regrettable. On ne trouve pas les mots pour condamner cette attitude d’un ancien chef d’Etat’’, déclare-t-il.

 

Source : dakarmatin.com

PARTAGER