« Payés à ne rien faire » ! Les ruses des députés français pour gonfler leurs statistiques de présence et d’interventions

FRANCE- Pour les députés, tous les moyens sont bons pour remonter dans les classements de productivité. Projet Acardie, un site internet qui tient une base de données sur les parlementaires, fait la liste des mauvaises habitudes de certains députés, notamment dans les gradins de l’hémicycle, pour briller et gonfler les recensements de présences et d’interventions.

« Payés à ne rien faire », « tous pourris », … Les députés n’ont pas bonne réputation. L’antiparlementarisme français, qui dure depuis des années, semble même être à son paroxysme en cette période de contestation sociale lancée par les Gilets jaunes. 

Certains élus ont reçus des menaces de morts, d’autres ont vu les locaux de leur permanence vandalisés. Accusés d’être déconnectés, absents, ou encore corrompus, les députés souffrent d’une « méconnaissance profonde » de leur travail et de leur emploi du temps, selon Projet Arcadie, qui s’applique à rendre le travail des parlementaires plus transparent.

La plateforme en ligne vient de publier un rapport sur « l’activité réelle des députés ». Si le dossier met en lumière le travail « en coulisses » qui est particulièrement inquantifiable, il relève aussi toutes les petites ruses de certains députés pour briller plus que de raison, notamment dans les gradins de l’hémicycle.

Quand l’hémicycle devient scène de théâtre

Pour se faire connaître, pour donner l’impression d’être présents, mais surtout pour gonfler ses statistiques d’interventions. Les – mauvaises – raisons sont nombreuses pour se faire remarquer à l’Assemblée nationale. Et malheureusement, cela passe par des comportements peu vertueux : indiscipline, interruption des autres députés, interventions télécommandées ou excessives… De mauvaises habitudes prises à cause des nouveaux moyens de comptabilisation, qui se basent majoritairement sur les compte-rendus de séance pour établir la présence des députés. Autrement dit, il faut qu’ils se soient fait entendre pour être « notés » présents, peu importe s’ils sont restés 5 minutes ou deux heures sur les bancs de l’hémicycle.

Langues bien pendues et petits arrangements entre députés

Selon le rapport du Projet Acardie, cette méthode est « une prime au bavardage » et a fait « de gros dégâts » sur « le comportement général » des députés. A titre d’exemple, lorsqu’en décembre 2017 le magazine Capital a publié un classement des députés selon leur activité, des députés « disciplinés » mais discrets, s’étaient vus « taxés d’absentéisme » et ont répliqué en adoptant à leur tour des réflexes d’impolitesse. « On a pu assister à des multiplications d’interventions bavardes en séance, à une augmentation exponentielle du nombre d’inscrits pour des prises de parole, à des rappels au règlement et demandes de suspension de séance », note Projet Arcadie.

Une autre technique, « la moule à rocher », qui consiste à se rapprocher des micros dans l’hémicycle « afin d’être entendu et enregistré », lorsque l’on critique soit disant tout bas, l’intervention d’un collègue. Une tactique similaire à celle du « suricate » – comme nomme avec humour le rapport – qui décrit cette manie qu’ont les députés de se positionner en groupe derrière un des leurs quand il pose une question, car la caméra est braquée sur lui, et donc, sur eux.

Le rapport pointe aussi du doigt les petits « arrangements entre amis ». Lors des séances, sont comptabilisées des interventions courtes d’au moins cinq mots, et des interventions longues d’au moins vingt mots. Certains députés s’arrangent donc pour faire une intervention longue, être interrompu par un autre député complice, puis reprendre l’intervention. « Résultat : deux interventions longues pour le député initial et une intervention courte pour le député chahuteur », note Projet Acardie.

Dans les faits, ce n’est ni plus ni moins qu’une pièce de théâtre où les acteurs jouent tous leur rôle à la perfection pour offrir un spectacle parfois amusant, souvent navrantTris Acatrinei et Nicolas Quénel – Projet Arcadie

Les célèbres Questions au gouvernement sont particulièrement le lieu de ces comportements stratégiques. Longtemps diffusées en direct sur France 3, désormais sur LCP, ce sont les seules séances accessibles au public. Selon l’étude, cela a joué sur la surreprésentation à laquelle se livrent les députés lors de cette séance. « Sur le plan constitutionnel, c’est considéré comme une forme de contrôle de l’exécutif. Dans les faits, ce n’est ni plus ni moins qu’une pièce de théâtre où les acteurs jouent tous leur rôle à la perfection pour offrir un spectacle parfois amusant, souvent navrant », résume le Projet Arcadie.

Le rapport note néanmoins que « tout comme au théâtre, le plus gros du travail parlementaire ne se déroule absolument pas dans l’hémicycle. » Les textes étant rédigés en commission, à l’abri des regards, le climat y est « bien plus serein, studieux et apaisé » que lors des séances, qui ne servent finalement qu’à présenter le travail fourni en amont.

Amendements fantômes, la stratégie du nombre

Mais ce travail fourni en commission étant invisible, tous les moyens sont bons pour remonter dans les classements de productivité. Une autre technique de certains députés consiste donc à déposer des amendements « fantômes », que personne ne défend ensuite. Les amendements sont ces petits bouts de textes qui proposent de modifier ou améliorer une loi existante. « Sur les 80 840 amendements déposés depuis le début de la législature et recensés au 21 mars 2019 (…) 15% sont indiqués comme non-renseignés et 18% ne sont pas soutenus » en commission ou dans l’hémicycle, détaille Projet Arcadie.

Mais étant également comptabilisés dans les classements, comme ceux réalisés à partir des données du collectif Regards citoyens sur nosdeputes.fr qui recense leur activité, cela donne « l’illusion du travail accompli ». Comme le détaille Projet Arcadie : « Produire de l’amendement à la chaîne, même sans les soutenir permet de donner l’impression qu’on est un député très actif. » De la même façon, les demandes de rapports, les demandes de suppression d’un amendement ou d’un article de loi est un autre moyen d’accroître sa productivité « facilement », selon l’étude.

Sur les 80 840 amendements déposés depuis le début de la législature et recensés au 21 mars 2019 (…) 15% sont indiqués comme non-renseignés et 18% ne sont pas soutenusTris Acatrinei et Nicolas Quénel – Projet Arcadie

Pire encore, certains députés n’hésitent pas « à laisser des coquilles ou des fautes d’orthographe dans leurs amendements, afin de pouvoir sous-amender l’amendement en question avec la correction », ce qui comptabilise deux interventions. Projet Arcadie dénonce aussi les « flemmards » qui plagient les amendements de leurs collègues, voire qui proposent tels quels des textes qui leur sont envoyés… par les lobbys. Même stratégie sur les « questions écrites au gouvernement », qui s’accumulent, sur des sujets très précis, souvent copiées-collées, sans qu’elles soient réellement défendues ou suivies. 

Cet ensemble de pratiques et techniques, décrites avec ironie mais beaucoup de précisions dans le rapport,s’apparente presque à de la triche et ne met pas vraiment à l’honneur l’activité des députés. L’étude insiste néanmoins sur la partie invisible et pourtant majoritaire du travail parlementaire, comme les groupes d’études ou les missions d’information, qui « manquent de publicité ». Des témoignages de députés sérieux, qui travaillent « 70 heures par semaine » et sont passés « pour des glandeurs » à cause des classements, remettent aussi en question ce fonctionnement parlementaire pas si généralisé. 

Projet Arcadie préconise ainsi « des efforts de communication » de l’Assemblée et estime que « les députés ont aussi un rôle à jouer » pour mettre en valeur leur travail.

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