SYRIE : 8 ans de guerre, un pays dévasté et impossible à reconstruire

SYRIE – Après huit années d’un conflit qui a amputé le pays de la moitié de sa population, Bachar Al-Assad reste au pouvoir. Dans un contexte de désenchantement de son propre camp, c’est maintenant une guerre économique qu’il doit mener.

Tout a commencé le 15 mars 2011, à Deraa, dans le sud du pays, après qu’un groupe de gamins ont été sauvagement torturés pour avoir tagué des slogans favorables au printemps arabe, les premières manifestations avaient lieu pour réclamer plus de démocratie. Dans le FigaroVox, Stanislas Poyet rappelle les chiffres : 370 000 morts selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme, parmi lesquels plus de 112 000 civils dont 21 000 enfants et 13 000 femmes. 3 millions de personnes ont été blessées, dont « 1,5 million vivent aujourd’hui avec un handicap permanent lié à la guerre et 86 000 d’entre elles ont perdu un ou plusieurs membres ». 13 millions de Syriens ont été déplacés sur les 23 millions d’habitants que comptait le pays en 2011, dont 5,6 millions sont répartis dans les pays voisins de la Syrie et notamment 3,6 en Turquie, pays qui accueille le plus grand nombre de Syriens. Le Liban, avec ses 4 millions de citoyens, accueille 1,5 million de réfugiés sur son sol. Le coût des destructions dues à la guerre est estimé par l’ONU à près de 400 milliards de dollars (345 milliards d’euros).Ce fut le haut lieu du désenchantement des opposants syriens. En décembre 2016, les anti-Assad perdaient Alep et comprenaient que leur rêve de renverser le régime ne se réaliserait pas. Un peu plus de deux années se sont écoulées depuis et la désillusion a changé de camp. La métropole plurimillénaire, ancien poumon industriel de la Syrie, est aujourd’hui la capitale de l’amertume loyaliste.

Cernée par les ruines, rongée par les pénuries, isolée du reste du pays, Alep se languit. « On nous dit qu’on a gagné la guerre, mais où sont les fruits de la victoire ? Quel avenir nous prépare-t-on ? », maugrée un homme d’affaires alépin qui circule entre le Liban et la Syrie, et qui, comme la plupart des sources interrogées pour cet article, a insisté pour rester anonyme, de peur de représailles des autorités.

Le relèvement de la prestigieuse cité levantine, dévastée par quatre années de combats, a commencé à tout petits pas. Le déblayage des gravats a permis de rétablir la circulation à l’intérieur de la vieille ville et des quartiers orientaux où les rebelles s’étaient barricadés. Avec l’aide des Nations unies ou bien d’organisations de charité, certains bâtiments qui tenaient encore debout ont été rafistolés.

Ici et là, on a remplacé une porte, stabilisé un balcon ou un escalier, masqué une brèche dans la façade, ravalé la devanture d’une boutique et rebranché des canalisations. Mais faute de finances pour lancer un vaste plan de reconstruction, la majeure partie de l’est de la ville, détruite par des mois de bombardements aériens, reste un champ de désolation.

Logements détruits dans des villes rasées par les bombardements, mais aussi les routes et infrastructures publiques et sanitaires sont touchées. À Deir ez-Zor, par exemple, 79% des infrastructures médicales ont été détruites. « Après huit années d’un conflit qui a amputé le pays de la moitié de sa population, Bachar Al-Assad reste au pouvoir. Dans un contexte de désenchantement de son propre camp, c’est maintenant une guerre économique qu’il doit mener » résume Benjamin Barthe dans Le MondeSon enquête porte sur Alep, la deuxième ville du pays.

Cernée par les ruines, rongée par les pénuries, isolée du reste du pays, Alep se languit. 

Dans le camp des partisans du régime, on déchante. « On nous dit qu’on a gagné la guerre, mais où sont les fruits de la victoire ? Quel avenir nous prépare-t-on ? » Le doute exprimé par un homme d’affaires qui a insisté pour rester anonyme, par crainte des autorités, reflète l’opinion générale. Et « faute de finances pour lancer un vaste plan de reconstruction, la majeure partie de l’est de la ville, détruite par des mois de bombardements aériens, reste un champ de désolation ». C’était la zone rebelle. Les bailleurs habituels des plans de reconstruction à travers le monde – Etats-Unis et Union européenne – conditionnent leur aide à une transition politique. Pour la géographe Leïla Vignal, « Il est inconcevable de financer un régime qui n’a aucune intention de faire revenir les réfugiés ou de libérer ses prisonniers et qui n’offre aucune garantie de transparence sur l’usage des fonds ». Concernant les sanctions imposées par l’Occident et le blocus pétrolier de Washington, Jihad Yazigi, rédacteur en chef The Syria Report, un site d’informations économiques, suggère un assouplissement ­graduel « en échange de concessions de Damas sur la question des réfugiés et des prisonniers. »

Pas de plan Marshall ni plan Poutine pour la Syrie

L’expert relève que si l’impact des sanctions est négatif, leur rôle dans la catastrophe économique actuelle est relativement faible. « Les principaux responsables de la destruction du pays restent l’aviation syrienne et son homologue russe, qui ont anéanti la moitié d’Homs, Alep, et Deir ez-Zor, ainsi que des dizaines de villes plus petites. Les Etats-Unis, avec la destruction de Rakka, et la Turquie, qui a facilité le pillage de la zone industrielle d’Alep, ont aussi une part de responsabilité. Et puis d’autres facteurs continuent de jouer, comme la dépréciation de la livre syrienne et l’omniprésence des réseaux de corruption du régime. » Les puits d’hydrocarbures, situés dans des zones contrôlées par les Kurdes ne retrouveront leur niveau de production d’avant la guerre que dans de longues années. Et 70 % des revenus générés par les mines de phosphates syriennes ont été cédés à une compagnie russe. « Un cadeau fait au chef du Kremlin, en contrepartie du sauvetage de Bachar Al-Assad. »

Eric Marty rappelle que la ligne de front à Alep passait par le souk médiéval. Sur le site AOC, l’écrivain souligne la différence entre les quartiers ouest d’Alep, « resplendissants, intacts, luxuriants » et les quartiers rebelles de l’est qui, « eux, n’offrent toujours pas figure humaine. Le souk donc est ce point de division entre la destruction et la vie insolente. Ces souks morts, détruits, incendiés, vidés »… 

« Cette mitoyenneté de la mort et de la vie est étrange » – observe-t-il. 

Lorsqu’on regarde des photos ou des vidéos d’Alep, l’inanimé est plutôt ce qui règne à l’ouest, dans l’immobilité et l’ennui de la paix, du calme, de la richesse, et l’animé est ce qui règne à l’est, dans les ruines où fugitivement se voit encore, par le souvenir, le mouvement des corps fuyant une explosion… Comme s’il y avait un lien vital entre la destruction et l’animé. Comme si la violence, la violence extrême, avait créé dans cet endroit du monde – comme partout où elle s’exerce – un espace où la ruine est souveraine. 

Et semble marteler que « L’événement dure, dure encore, au-delà de sa clôture, au-delà tout. »

Par Jacques Munier


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