« Un million d’espèces menacées d’extinction » : Voici le rapport choc de l’ONU sur la biodiversité

C’est un chiffre-choc, propre à frapper les esprits, les consciences et peut-être les cœurs : un million d’espèces animales et végétales – soit une sur huit – risquent de disparaître à brève échéance de la surface de la Terre ou du fond des océans. Telle est l’alerte, lancée lundi 6 mai, à Paris, à l’adresse des gouvernants et des peuples, par la Plate-forme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES). Pour engager à l’action plutôt qu’à la résignation, celle-ci veut pourtant garder espoir : éviter le pire est encore possible, à condition de mettre fin à la surexploitation de la nature.

Réunis depuis une semaine à la Maison de l’Unesco, les représentants de 110 pays, sur les 132 que compte cette organisation onusienne, souvent appelée le « GIEC de la biodiversité », ont négocié, terme à terme, avant de l’approuver à l’unanimité selon la règle, un « résumé pour les décideurs », d’une quarantaine de pages. Celui-ci s’appuie sur un rapport exhaustif de plus de 1 700 pages, fruit de trois ans de recensement et d’analyse de données par plusieurs centaines d’experts, sur l’état de la biodiversité mondiale. Le document final traduit donc un consensus, à la fois scientifique et politique, qui lui donne tout son poids.

« La santé des écosystèmes dont nous dépendons, comme toutes les autres espèces, se dégrade plus vite que jamais, résume le président de l’IPBES, le Britannique Robert Watson. Nous sommes en train d’éroder les fondements mêmes de nos économies, nos moyens de subsistance, la sécurité alimentaire, la santé et la qualité de vie dans le monde entier. » Mais, ajoute-t-il, « il n’est pas trop tard pour agir, mais seulement si nous commençons à le faire maintenant à tous les niveaux, du local au mondial »

Créé en 2012, l’IPBES est un organisme intergouvernemental, qui regroupe plus de 130 pays, et fournit des évaluations sur la biodiversité comme le fait le Giec sur le climat. Le rapport est le résultat de trois ans de travail par 145 experts, issus de 50 pays. Franceinfo vous explique quelles sont ses principaux enseignements.

La biodiversité est en grand danger

L’IPBES présente ce rapport comme « le document le plus exhaustif réalisé à ce jour » au sujet des menaces qui pèsent sur la diversité des espèces animales et végétales et sur la survie des écosystèmes. Et, aux yeux des chercheurs qui l’ont réalisé, le constat est sans appel : « La nature décline globalement à un rythme sans précédent dans l’histoire humaine. »

Les écosystèmes, les espèces, les populations sauvages, les variétés locales de plantes et les races locales d’animaux domestiques diminuent, se réduisent ou disparaissent. 

Le chiffre d’un million d’espèces menacées d’extinction, sur un total de 8 millions, n’est pas le seul à être inédit et inquiétant. Le taux actuel d’extinction des espèces dans le monde est actuellement « des dizaines et même des centaines de fois plus élevé » que la moyenne des 10 derniers millions d’années. Et il s’accélère. Plus de 500 000 espèces terrestres disposent aujourd’hui d’« un habitat insuffisant pour leur survie à long terme ». Depuis 1900, les espèces terrestres qui peuplent la planète, menacées ou non, ont vu leur abondance décliner en moyenne de 20%. 

Plus globalement, « le tissu vivant de la Terre, essentiel et interconnecté, se réduit et s’effiloche de plus en plus », explique Josef Settele, les espèces en déclin ou menacées appartenant à des écosystèmes qui dépendent d’un certain équilibre. Le résumé du rapport destiné aux décideurs politiques les prévient clairement : les conditions sont en place pour « une évolution biologique rapide – si rapide que ses effets peuvent être vus en à peine quelques années ou encore plus vite ».

Cette extinction menace la vie humaine

Même ceux qui accorderont peu d’importance au sort des animaux ou des plantes ont de quoi s’inquiéter de l’état de la biodiversité. « La nature est essentielle à l’existence humaine et à une bonne qualité de vie », écrivent les chercheurs à destination des décideurs, d’autant que « la plupart des contributions de la nature ne sont pas entièrement remplaçables », et certaines ne le sont pas du tout. 

Ainsi, plus de 75% des types de cultures utilisés dans le monde reposent sur la pollinisation par les animaux. Le déclin des espèces qui en sont responsables « a des effets potentiellement très négatifs sur les fruits, les légumes, le chocolat, le café », énumère le chercheur Paul Leadley, professeur à l’université Paris-Sud et un des auteurs du rapport.

Les écosystèmes menacés jouent aussi parfois un rôle crucial : « Les forêts captent du carbone, empêchent les inondations » et sont des lieux de détente et de contemplation qui manqueraient aux êtres humains, résume Paul Leadley. Aussi, « les écosystèmes marins et terrestres sont les seuls puits qui absorbent les émissions de carbone » produites par les hommes.

Les humains en sont responsables

Sans surprise, le rapport de l’IPBES n’épargne pas le rôle joué par l’humanité dans cette longue liste de problèmes. Pour la première fois, il classe par ordre d’importance les cinq principaux facteurs qui menacent la biodiversité, du plus au moins important, et l’être humain est responsable de chacun d’entre eux : « les changements d’usage des terres et de la mer » « l’exploitation directe de certains organismes » ; « le changement climatique » « la pollution » et « les espèces exotiques envahissantes », introduites dans de nouveaux milieux par l’activité humaine.

Les trois quarts de l’environnement terrestre et les deux tiers du milieu marin ont été significativement modifiés par l’action humaine.Le rapport de l’IPBES

Résultat : « Plus de 85% des zones humides ont été perdues. » En 2015, 33% des stocks de poissons renfermé par nos mers et océans avaient été « exploités à des niveaux non durables ».

Et tous les facteurs qui entraînent ces atteintes à l’environnement ont empiré. Ainsi, en 50 ans, « la population humaine a doublé, l’économie mondiale a quadruplé, et le commerce mondial a été multiplié par 10, faisant conjointement augmenter la demande d’énergie et de matières premières ». De plus, pointent les scientifiques, la mondialisation pousse à ce que de plus en plus de ressources soient extraites « dans une partie du monde, mais servent souvent à satisfaire les besoins de consommateurs éloignés, qui vivent dans d’autres régions », et ne constatent pas d’eux-même les dommages que leur consommation inflige à la biodiversité.

Une telle évolution fait que la communauté internationale a, par exemple, peu de chances de respecter les objectifs d’Aichi, une série de vingt engagements pris en 2010 : « Avec seulement quatre des vingt objectifs d’Aichi pour la biodiversité présentant des progrès réels dans leurs déclinaisons, il est probable que la plupart d’entre eux ne seront pas atteints d’ici l’échéance de 2020″, préviennent les scientifiques. Une illustration du constat d’échec dressé par l’IPBES.

La solution implique un changement radical

Tout n’est pas sombre dans les conclusions de ce rapport. « Nous avons encore les moyens d’assurer un avenir durable aux êtres humains et à la planète », assurent les scientifiques. Mais pour cela, un « changement fondamental à l’échelle d’un système, qui prend en considération les facteurs technologiques, économiques et sociaux », est le seul moyen d’enrayer le déclin de la biodiversité. D’autant que celui-ci est connecté à d’autres enjeux majeurs et tout aussi pressants, à commencer par le réchauffement climatique.

Les chercheurs ont modélisé six scénarios, allant du maintien d’un statu quo mondial à une accélération de la mondialisation, ou à un changement profond de société.

Les scénarios qui impliquent un développement économique rapide, beaucoup de mondialisation et très peu de contraintes environnementales sont des scénarios dans lesquels l’impact sur la biodiversité est très néfaste.Paul Leadleycité par l’IPBES

Sans conclure à la nécessité de sortir du capitalisme en lui-même, l’étude pointe au moins la nécessité « d’une réforme majeure de l’économie, avec des contrôles très forts », notamment des « systèmes financiers », poursuit le chercheur.

Plus largement, nos modes de vie et de consommation vont devoir changer. « Les intérêts particuliers doivent être dépassés pour le bien de tous », estime l’IPBES dans son communiqué. Yunne-Jai Shin, chercheuse à Institut de recherche pour le développement et également co-auteure du rapport, espère que ce rapport, destiné aux gouvernements du monde entier, pousse les politiques « à être plus créatifs », en réalisant l’ampleur du problème. Et le grand public à prendre conscience de l’urgence : « Des sacrifices ne pourront être acceptés que si les citoyens sont conscients que la biodiversité est essentielle, pour le patrimoine de l’humanité mais aussi pour notre santé et notre subsistance alimentaire. Alors on ne parlera plus de sacrifices, mais d’action collective dans la bonne direction. »

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