Hantavirus Andes : à Bichat, une patiente sous poumon artificiel oblige la France à inventer une réponse sanitaire

Hôpital Bichat-Claude-Bernard à Paris, où ont été rapatriés les passagers français du MV Hondius

Une femme combat la mort à l’hôpital Bichat, branchée à un poumon artificiel. Trois passagers du même navire sont déjà décédés. Vingt-deux personnes ayant croisé l’équipage sont en quarantaine. Et un décret publié lundi 11 mai a redéfini, en moins d’une page, les obligations sanitaires applicables sur le sol français. L’épidémie d’hantavirus Andes, partie d’un navire de croisière polaire, a forcé la France à improviser en quelques jours une doctrine de réponse qu’elle pensait réservée aux fictions post-Covid.

Bichat, étage des maladies infectieuses : une patiente, une machine, un compte à rebours

L’infectiologue Xavier Lescure n’a pas cherché à arrondir les angles lors de sa conférence de presse au ministère de la Santé, mardi 12 mai. La patiente française rapatriée du MV Hondius présente « la forme la plus sévère de la présentation cardiopulmonaire » de l’hantavirus Andes. Elle est placée sous ECMO — extracorporeal membrane oxygenation — une technique de circulation extracorporelle que les soignants surnomment, plus crûment, « poumon artificiel ». La machine prélève le sang, l’oxygène à la place des poumons défaillants, et le réinjecte. « C’est le dernier étage du soutien thérapeutique », a résumé l’infectiologue. Une formule qui dit l’essentiel : au-delà, il n’y a plus rien.

L’objectif clinique tient en une phrase : gagner du temps. Le temps que les poumons, lésés en profondeur par le syndrome cardiopulmonaire à hantavirus, se réparent d’eux-mêmes. La médecine ne dispose, contre cette souche sud-américaine, d’aucun antiviral spécifique. La ribavirine, parfois évoquée pour les hantavirus du Vieux Continent à syndrome rénal, n’a jamais démontré d’efficacité sur la forme andine. La prise en charge reste donc symptomatique, et son issue largement suspendue à la résistance de l’organisme.

Quatre autres ressortissants français rapatriés du même navire sont hospitalisés à Bichat sous isolement strict. Leurs tests reviennent pour l’instant négatifs, mais l’incubation de l’hantavirus Andes — entre une et huit semaines selon les cas — interdit toute conclusion hâtive. Les médecins surveillent fièvre, frissons, douleurs musculaires : la triade clinique d’entrée, banale au premier examen, redoutable à la confirmation.

Une chaîne épidémique qui part d’Argentine et finit en quarantaine européenne

Le foyer remonte au MV Hondius, un navire de croisière d’expédition battant pavillon néerlandais, qui transportait 149 passagers de 23 nationalités lors d’une rotation en Amérique du Sud. Selon les autorités sanitaires argentines, un couple néerlandais — décédé depuis — aurait participé en pré-embarquement à une excursion d’observation ornithologique qui incluait un passage par une décharge où circulent des rongeurs porteurs du virus. L’hypothèse n’est pas verrouillée : les autorités provinciales argentines la contestent, et l’enquête épidémiologique reste ouverte.

Le bilan, arrêté au 12 mai par l’Organisation mondiale de la santé, fait état de onze cas, dont neuf confirmés, et trois décès — tous parmi les passagers ou l’équipage du Hondius. Aucun signe, à ce stade, d’une diffusion communautaire au-delà du périmètre du navire. Le directeur général de l’OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus, l’a souligné depuis Madrid mardi : « pour le moment, rien n’indique que nous assistions au début d’une épidémie plus large ». L’agence onusienne s’attend néanmoins à de nouveaux cas, compte tenu de la dynamique de propagation à bord et de la durée d’incubation.

L’Hondius, débarqué dimanche 10 mai au port de Granadilla à Tenerife au terme d’une procédure de débarquement encadrée par du personnel en équipement intégral, fait actuellement route vers les Pays-Bas pour un nettoyage et une désinfection complets. Quatre-vingt-sept passagers et trente-cinq membres d’équipage ont été extraits du bord. Deux vols ont déposé, dans la nuit, des ressortissants néerlandais, australiens, néo-zélandais et philippins à Eindhoven. Les Français, eux, ont été acheminés vers Paris.

Le décret du 11 mai : la France improvise son cadre juridique

C’est probablement la décision la plus structurante de la semaine. Lundi 11 mai, le gouvernement a publié un décret précisant les mesures sanitaires applicables aux personnes exposées à un risque d’infection. Le texte officialise un dispositif que la communication ministérielle avait jusque-là gardé flou : hospitalisation systématique des cinq Français ayant séjourné à bord, isolement strict pour les vingt-deux cas contacts identifiés à la suite de plusieurs vols internationaux, durée d’observation de quatorze jours selon la ministre de la Santé Stéphanie Rist.

La durée publiquement annoncée par les ministères — quatorze jours pour les contacts — ne recouvre toutefois pas la recommandation portée par l’OMS, qui plaide pour quarante-deux jours de quarantaine compte tenu de la durée d’incubation maximale. Tedros Adhanom Ghebreyesus l’a rappelé, en précisant que l’organisation ne disposait d’aucun pouvoir contraignant et que les États resteraient libres de leur protocole. Sur ce point, la France a choisi un calendrier resserré — un arbitrage opérationnel, mais qui pourrait être discuté par les agences sanitaires européennes dans les jours à venir.

Le Centre européen de prévention et de contrôle des maladies (ECDC) et l’OMS ont, conjointement, qualifié de « faible » le risque associé à la situation pour la population générale, et de « modéré » pour les seuls passagers de croisières polaires. Une formulation prudente, à mi-distance de l’alarme et du désengagement. La ministre de la Santé a indiqué, le 11 mai, que la France était prête « en termes de masques, de tests PCR notamment, en termes aussi de médicaments » — un héritage logistique du choc Covid que personne n’aurait imaginé remobiliser si vite.

Lecornu, ministre de la cohabitation des crises

Sébastien Lecornu est à la manœuvre. C’est peu dire que le profil ne paraissait pas évident il y a encore un mois : le ministre cherchait alors 4 milliards d’euros d’économies pour absorber le choc budgétaire d’Ormuz. Le voici désormais cité par franceinfo comme la figure de premier plan dans la gestion sanitaire de l’hantavirus. La superposition n’est pas anecdotique : elle traduit la concentration progressive du pilotage de crise autour d’un nombre restreint de ministres-pivot, à mesure que se cumulent, depuis le sommet de l’Élysée sur le détroit d’Ormuz, des chocs de natures hétérogènes — diplomatique, énergétique, désormais épidémiologique.

Emmanuel Macron a, de son côté, déclaré mardi que la situation était « sous contrôle » et appelé à une « forte coordination européenne » pour contenir le virus. Le vocabulaire est connu, le réflexe institutionnel aussi : depuis la pandémie de Covid, la France ne raisonne plus en cas isolé mais en coordination Bruxelles-Genève-Paris. C’est probablement ce qui, à ce stade, distingue le plus nettement la séquence en cours de ce qu’elle aurait été en 2019.

Hantavirus Andes : ce qui le rend différent

Les hantavirus forment, selon Santé publique France, une famille de virus de la sous-classe Bunyaviricetes, principalement transmis à l’homme par les rongeurs infectés via leurs déjections, leur urine ou leur salive. La très grande majorité des souches connues ne se transmet pas entre humains. Une seule exception documentée à ce jour : l’hantavirus Andes, identifié à la fin des années 1990 en Patagonie argentine et chilienne, et dont la transmission interhumaine — rare, mais établie — est précisément ce qui justifie aujourd’hui le niveau de précaution déployé autour du Hondius.

Selon l’OMS, cette transmission entre personnes apparaît principalement durant la phase précoce de la maladie, lorsque la charge virale est la plus élevée. La létalité du syndrome cardiopulmonaire à hantavirus est estimée, sur la littérature sud-américaine, entre 30 % et 60 % selon les séries — sans certitude que les chiffres se confirment dans un contexte de prise en charge européenne moderne. Le cas de Bichat servira, qu’on le veuille ou non, de référence pour les protocoles futurs.

Le test discret d’une santé publique post-Covid

Au-delà du cas clinique, l’épisode constitue un test de plus pour une santé publique française traversée, depuis le début de l’année, par une accumulation d’alertes simultanées. L’affaire du cadmium dans l’alimentation, révélée par le rapport Anses de mars, illustrait déjà la difficulté d’une réponse sanitaire dans un système institutionnel où les compétences sont morcelées entre agences, ministères et Parlement. Le décret du 11 mai sur l’hantavirus témoigne d’une volonté de réaction rapide — mais aussi de la difficulté à articuler urgence sanitaire, droit à l’information et coordination internationale.

La trajectoire de la patiente sous ECMO à Bichat sera scrutée en France comme à l’étranger. Si elle survit, le protocole français deviendra une référence européenne. Si la maladie l’emporte, la pression montera mécaniquement pour adopter le calendrier de quarantaine plus long défendu par l’OMS. Dans les deux cas, la séquence aura accéléré l’écriture d’un cadre réglementaire dont personne, lundi dernier encore, ne soupçonnait l’urgence.

Sources : ministère de la Santé (conférence de presse du 12 mai 2026), info.gouv.fr (décret du 11 mai 2026), Organisation mondiale de la santé (mise à jour du 12 mai 2026), Centre européen de prévention et de contrôle des maladies, déclaration d’Emmanuel Macron du 12 mai 2026.

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