Cannes 2026 : cinq réalisatrices sur vingt-deux, Frémaux refuse les quotas

Palais des Festivals et des Congrès de Cannes, siège du 79e Festival international du film

Cinq femmes sur vingt-deux films en compétition pour la Palme d’or 2026. Trois Françaises parmi elles — Jeanne Herry, Léa Mysius, Charline Bourgeois-Tacquet —, et pour la première fois plus de réalisatrices que de réalisateurs côté français. Trente-quatre pour cent de réalisatrices sur l’ensemble de la Sélection officielle, contre vingt-cinq l’an dernier. Le délégué général Thierry Frémaux refuse, à la veille de l’ouverture de la 79e édition, toute « politique de quota ». Tous les chiffres avancés à Cannes peuvent se lire dans les deux sens : progrès lent, ou rapport structurel à la parité qui n’a pas bougé d’une décennie. Anatomie d’une statistique politique.

Cinq femmes, deux récits

Le chiffre brut, 5 sur 22, donne un pourcentage faible : 22,7 % de la compétition pour la Palme. La même proportion, présentée dans le cadre élargi de la Sélection officielle — qui inclut Un Certain Regard, Cannes Première, les hors compétition —, atteint 34 %. Pour les courts-métrages, le ratio grimpe à 38 %. Et Un Certain Regard, à lui seul, affiche cette année 8 réalisatrices sur 15 films, soit plus de 53 % — un basculement inédit dans cette section parallèle.

Selon le point de vue choisi, deux récits coexistent. Le premier, celui du Festival, met l’accent sur l’élargissement du périmètre et la progression mécanique : 34 % en 2026, 25 % en 2025, 26 % en 2024. Trajectoire ascendante, lente mais positive. Le second, celui des associations féministes du cinéma, recentre la grille sur la compétition phare : 5 sur 22, soit deux de moins qu’en 2023 (6 sur 19), et moins qu’en 2025 (7 sur 22). Trajectoire en dents de scie, le plafond de verre de la course à la Palme tient.

Frémaux, la position du curseur

Thierry Frémaux a réitéré sa ligne lors de la conférence de presse de présentation : « En aucun cas, il doit y avoir une politique de quota. » Le délégué général a balayé les critiques sur le « féminisme woke » qu’on lui reproche parfois, tout en concédant la lenteur : « Les chiffres disent que cela progresse, que c’est lent, que ce n’est pas assez. » Sa formule d’arbitrage est précise : « Si nous hésitons entre deux films […] et que les hésitations soient entre le film d’un réalisateur et le film d’une réalisatrice, on prendra le film de la réalisatrice. » C’est une parité conditionnelle, à coût d’égalité supposée des qualités artistiques, et non un quota mécanique. La distinction est juridique, philosophique et politique : elle dit aussi que le Festival continue de placer l’évaluation esthétique au-dessus d’une obligation chiffrée.

La position est défendable. Elle est aussi cohérente avec une histoire longue : pour mémoire, sur les huit décennies du Festival, seules deux Palmes d’or ont été remises à des réalisatrices — Jane Campion en 1993 pour La Leçon de piano, Julia Ducournau en 2021 pour Titane. Justine Triet a obtenu la Palme 2023 pour Anatomie d’une chute, ce qui porte le compte à trois, mais l’écart reste vertigineux. Et la moyenne de réalisatrices en compétition entre 2003 et 2023 plafonne, selon Statista, à 12 %.

Trois Françaises, trois trajectoires

La sélection française dit, en miniature, l’évolution structurelle du paysage. Jeanne Herry, déjà connue pour Pupille (2018, sept fois nommé aux Césars) et Je verrai toujours vos visages (2023), entre pour la première fois en compétition officielle à Cannes. Léa Mysius, formée à la Fémis, ancienne sélectionnée à la Cinéfondation avec Les Oiseaux-Tonnerre (2014), coscénariste de Claire Denis sur Stars at Noon (Grand Prix du jury 2022) et co-écriture sur des films d’Audiard et Desplechin, signe elle aussi sa première compétition officielle. Charline Bourgeois-Tacquet, après les Olympiades à la Semaine de la Critique et son premier long-métrage Les Amours d’Anaïs, présente La Vie d’une femme — première Sélection officielle pour cette habituée des sections parallèles.

Le trio confirme une tendance : la nouvelle génération française de réalisatrices a fait ses armes dans les sections parallèles (Semaine de la Critique, Quinzaine des Cinéastes, Un Certain Regard) avant d’accéder à la compétition principale. Le pipeline existe ; la question est de savoir à quelle vitesse il alimente le sommet de la sélection.

La tribune Bolloré, contexte politique de l’ouverture

L’édition 2026 s’ouvre dans un climat politique particulier. À la veille de la première séance, environ 600 professionnels du cinéma ont signé une tribune publiée par Libération pour dénoncer « l’emprise grandissante de l’extrême droite » sur le cinéma à travers le milliardaire Vincent Bolloré, propriétaire notamment de Canal+ et d’une partie de l’écosystème de distribution-télévision français. Laurent Wauquiez, interrogé sur la tribune, a répondu mercredi à franceinfo qu’il « n’aimait pas tellement ces espèces d’anathèmes » — formule diplomatique qui dit l’embarras du centre-droit à se positionner sur un dossier qui s’étend au-delà du seul cinéma.

L’irruption de la question Bolloré à Cannes recoupe, indirectement, la question de la parité : ce sont deux fronts d’un même débat plus large sur la diversité — d’auteurs, de productions, de récits — dans l’industrie audiovisuelle française. Si le contrôle vertical de la production et de la diffusion se concentre, comme le redoutent les signataires de la tribune, la marge effective d’arbitrage des sélectionneurs de Cannes en faveur de profils encore minoritaires (femmes, jeunes auteurs, voix non occidentales) sera mécaniquement réduite. C’est une lecture sectorielle, mais elle pèse sur les chiffres futurs.

Julianne Moore, Peter Jackson, Eye Haïdara

L’édition 2026 a ses propres marqueurs symboliques. Julianne Moore recevra le prix Women in Motion, décerné depuis 2015 à des personnalités qui « font évoluer la place des femmes dans le cinéma et dans la société ». Peter Jackson recevra une Palme d’or d’honneur lors de la cérémonie d’ouverture du 12 mai. Eye Haïdara — révélée dans Le Sens de la fête — incarne le Festival cette année dans sa communication officielle. La maîtrise de cérémonie est une responsabilité symbolique qui, depuis Monica Bellucci en 2017, a vu défiler des choix souvent calibrés pour faire passer un message d’élargissement.

L’arithmétique cannoise comme baromètre du cinéma européen

Au-delà du décompte annuel des films réalisés par des femmes en compétition, Cannes joue un rôle de baromètre. Les chiffres du Festival — 22,7 % en compétition principale, 34 % sur la sélection élargie, 38 % sur les courts-métrages — disent à grande maille trois choses. D’abord, que le pipeline du jeune cinéma est désormais paritaire dans plusieurs pays européens. Ensuite, que le passage du court au long, et du long au sommet de la compétition, reste filtré par des contraintes structurelles — financement, distribution, accès aux producteurs majeurs — qui filtrent davantage les réalisatrices que les réalisateurs. Enfin, qu’une politique de quota mécanique, refusée par Cannes mais adoptée par d’autres festivals européens (Berlinale, Locarno), peut accélérer la trajectoire au prix d’une polémique permanente.

Le 24 mai, lorsque le palmarès tombera, la lecture politique des chiffres se reverra sous une autre forme : combien de prix attribués à des réalisatrices, sur quels films, avec quels arguments du jury. Pour l’instant, la séquence d’ouverture installe la tension calibrée que la 79e édition portera jusqu’à sa clôture : montrer un cinéma diversifié sans céder, officiellement, à un calendrier de parité chiffrée. Le pari n’est ni évident ni absurde. Il sera mesuré, comme toujours, à l’aune des palmes plutôt qu’à celle des promesses.

Sources : franceinfo (annonce de la Sélection officielle, mai 2026) ; Festival de Cannes (conférence de presse de Thierry Frémaux du 12 mai 2026) ; The Women’s Voices, LeMagduCiné (analyses sectorielles) ; Statista (historique 1946-2024 de la présence féminine à Cannes) ; tribune publiée dans Libération (600 signataires, mai 2026) ; déclarations de Laurent Wauquiez à franceinfo.

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