À quelques kilomètres de la côte normande, soixante-et-onze éoliennes en mer tournent depuis 2024 au large de Fécamp. Près de dix millions d’euros de taxe ont été reversés en 2025 aux communes du département et aux comités des pêches. Le maire de Vattetot-sur-Mer finance avec sa part des rambardes après tempête. Le pêcheur fécampois Alexandre Leclerc capture 20 % de bulots en moins. Cette équation, banale en apparence, condense les contradictions de la politique éolienne française : un dispositif qui paie effectivement les communes, qui ne paie pas légalement les pêcheurs, et qui voit se relancer dès le 2 avril 2026 les appels d’offres pour deux nouveaux parcs. Anatomie d’un compromis à 7 milliards.
Fécamp, vitrine et grille de lecture
Le parc éolien en mer de Fécamp est, avec Saint-Nazaire (Loire-Atlantique) et Saint-Brieuc (Côtes-d’Armor), l’un des trois parcs français en exploitation. Ses 71 turbines, étalées sur 6 000 hectares à une dizaine de kilomètres des côtes de Seine-Maritime, ont contribué aux 4 térawattheures produits en 2024 par l’éolien en mer français. Pour les habitants, le paysage a changé. Pour les comptes municipaux, la mécanique fiscale a, elle aussi, basculé.
La redevance domaniale acquittée par l’exploitant du parc atteint, à elle seule, environ 2,4 millions d’euros par an. À cela s’ajoute la taxe éolienne en mer, dont la répartition est précise : 50 % aux communes littorales d’où les installations sont visibles, 35 % aux comités national et régional des pêches, le solde réparti entre l’Office français de la biodiversité et les organismes de gestion du domaine public. En 2025, près de dix millions d’euros ont ainsi été versés par le seul parc de Fécamp aux communes et aux pêches. Pour des municipalités de quelques centaines à quelques milliers d’habitants, ces montants pèsent immédiatement sur le budget annuel.
Le maire de Vattetot et le calcul intime du paysage
Stéphanie Cayeux, adjointe au maire de Vattetot-sur-Mer (328 habitants, entre Fécamp et Étretat), a résumé sans hyperbole, dans plusieurs entretiens, la grille de lecture des élus locaux : « Le temps long de la mise en place du parc a permis à nos administrés de s’habituer à ce changement visuel. De plus, le changement climatique est visible et marqué sur notre territoire — recul du trait de côte, éboulements —, ce qui a provoqué une prise de conscience et convaincu de l’utilité de miser sur les énergies renouvelables. » La taxe éolienne, ajoute-t-elle, finance la rénovation énergétique des bâtiments communaux et un aménagement des espaces verts. Pour des communes dont le budget annuel se compte en quelques centaines de milliers d’euros, le levier est décisif.
Cette grille n’efface pas les oppositions. Une partie des habitants estime toujours le paysage abîmé. Et la maire de Veulettes-sur-Mer, Françoise Guillot, a verbalisé à franceinfo ce mercredi 13 mai la rationalité économique de l’acceptation : « C’est la taxe reversée par les éoliennes de Fécamp, leur fonctionnement, qui va nous permettre, entre autres, cette année, de payer la facture de réparation du garde-corps. C’est vrai qu’on est indemnisés de cette vue, qui est quand même un peu gâchée. » La phrase est honnête. Elle dit aussi que le compromis tient, pour l’instant, à un transfert financier explicite — et qu’il pourrait être remis en cause si le rapport changeait.
Le bord de mer, le banc et la zone interdite
Du côté des pêcheurs, l’arithmétique est moins linéaire. Alexandre Leclerc, qui exerce dans la zone de Fécamp, explique ne plus pouvoir pêcher dans certaines parties du domaine d’implantation et capturer aujourd’hui 20 % de bulots en moins. La législation française est, sur ce point, paradoxalement restrictive : la taxe éolienne ne peut pas servir à indemniser directement les pêcheurs pour leur manque à gagner. Les 35 % versés au comité national et régional des pêches financent des actions collectives — concertation, études, équipements — mais pas les revenus individuels.
Le dispositif compensatoire de phase de construction avait, lui, été plus généreux : à Fécamp, 34 navires se sont partagé un total de 514 000 euros pendant la phase de chantier. Une fois le parc passé en exploitation, la mécanique change. L’écart entre la promesse politique — accompagner les usagers de la mer — et la réalité juridique — interdiction de l’indemnisation directe — constitue désormais le point dur du dialogue entre filière éolienne et filière pêche. C’est sur ce point précis que les recours et les négociations à venir se concentreront.
Deux nouveaux parcs annoncés au large
L’épisode Fécamp arrive au moment où l’État relance l’éolien en mer. Le gouvernement a annoncé, le 2 avril 2026, la relance des appels d’offres pour le développement des énergies renouvelables électriques. Au large de Seine-Maritime, deux nouveaux parcs sont projetés : Fécamp Grand Large, dont l’appel d’offres sera lancé dans les prochains mois pour une attribution à l’automne 2026 ; et, en zone de réserve à plus long terme, Albâtre Grand Large, au large de Saint-Valery-en-Caux. Les nouvelles machines pourraient atteindre 20 à 25 mégawatts par turbine, contre 7 mégawatts pour la génération actuelle de Fécamp. Soit, pour des parcs comparables en nombre de mâts, une multiplication par trois de la puissance installée.
Cette montée en puissance technologique a une conséquence directe sur le pari budgétaire. Les redevances et taxes calculées par mégawatt installé augmenteraient mécaniquement. Pour les communes éligibles, la perspective est attirante. Pour la filière de la pêche, c’est un sujet d’inquiétude : surface comparable, mais densité énergétique et complexité maritime accrues. Pour les services de l’État, c’est la marche suivante d’un cycle d’investissement public-privé évalué à environ 7 milliards d’euros pour les parcs déjà programmés à horizon 2035.
L’éolien en mer, débat national à dimension locale
La séquence Fécamp s’inscrit dans une trame nationale plus large. Le jour du dépassement écologique du 24 avril 2026, calculé par le WWF, a rappelé que la France consomme largement plus que la biocapacité de sa portion de planète. Et la crise budgétaire post-Ormuz a accentué la pression sur les choix énergétiques : nucléaire, gaz, renouvelables, chaque ligne du mix a un coût d’arbitrage politique.
L’éolien en mer concentre, dans une portion littorale de quelques milliers d’hectares, la totalité des contradictions énergétiques françaises : prévisibilité du calendrier industriel, opposition d’une partie des populations littorales, redistribution fiscale aux communes, conflit d’usage avec la pêche, intégration paysagère et patrimoniale. La séquence Fécamp tient — pour l’instant — parce que la mécanique fiscale a été pensée dès le départ comme l’argument central de l’acceptation locale. Pour les prochains parcs, la même formule ne suffira probablement pas : le débat se déplacera vers l’indemnisation effective des usagers de la mer et la transparence des conventions d’utilisation du domaine public maritime.
Le débat sur Fécamp Grand Large et sur Albâtre Grand Large, qui s’ouvrira formellement à l’automne, donnera la mesure de la maturité politique du dossier. La fenêtre est étroite : entre l’objectif de neutralité carbone à 2050, la sécurisation énergétique post-Ormuz et la pression budgétaire post-2026, l’État dispose de peu de marges pour reculer.
Sources : franceinfo, reportage à Fécamp du 13 mai 2026 ; usine nouvelle, reportage du 15 avril 2026 ; eoliennesenmer.fr (DGEC, ministère de la Transition énergétique) ; ADEME Infos ; Cerema ; entretiens publics de Stéphanie Cayeux (Vattetot-sur-Mer) et Françoise Guillot (Veulettes-sur-Mer).

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