Au Sénégal, les Chinois rafle la production d’arachide et menacent les huiliers de faillite

La demande asiatique est une aubaine pour les producteurs d’arachide mais éprouve durement les huileries locales, privées de matière première.

Les premières livraisons de cacahuètes, spécialité du Sénégal, ont trouvé acquéreurs avec une rare rapidité cette année, absorbées par l’appétit des négociants chinois. Pour le bonheur des producteurs et au grand dam des fabricants d’huile d’arachide, privés de matière première et durement éprouvés.

Le retour des acheteurs chinois après quelques années d’absence, d’abord timidement il y a un an puis massivement depuis le début de l’actuelle campagne arachidière (décembre-avril), perturbe ce secteur clé d’un pays essentiellement agricole, dont 27 % des ménages cultivent l’arachide, selon la Banque mondiale.

Depuis plusieurs semaines, le gouvernement sénégalais cherche une position d’équilibre entre les intérêts des très nombreux cultivateurs et ceux des usines de transformation. La Chine, quant à elle, affirme participer à la création de richesse, alors que la majorité de la population sénégalaise vit toujours en dessous du seuil de pauvreté.

Mouvements sociaux

Dans le village de Sanguil, au cœur du bassin arachidier du centre du pays, des camions chargés de conteneurs vont et viennent autour d’un bâtiment, dissimulé par de hauts murs, qui abrite un site de décorticage des cacahuètes. Quand le portail s’ouvre apparaissent des Asiatiques entourés d’ouvriers sénégalais qui s’affairent parmi les machines à décortiquer et les sacs d’arachide.

Baye Niass Fall, un paysan de 50 ans, attend d’être payé, le sourire aux lèvres, car il fait une bonne affaire en vendant « aux Chinois », dit-il. Les Chinois ou leurs intermédiaires proposent 300 francs CFA (0,45 euro) par kilo de cacahuètes en coque et 525 francs CFA si elles sont décortiquées. Les huileries, elles, proposent généralement 210 francs CFA pour les cacahuètes en coque. « Cette année, on ne va pas brader nos arachides », se réjouit Sidy Bâ, un responsable des planteurs.

La Chine est le premier importateur de cacahuètes sénégalaises, principale culture du pays, depuis un accord conclu avec Dakar en 2014 et renouvelé en 2019. Depuis le début de l’année, une forte demande de la Chine, un rendement affecté par une météo défavorable et des prévisions de production jugées trop optimistes ont créé des tensions sur le marché. Les exportateurs, notamment chinois, ont raflé la marchandise les premières semaines. L’huilerie publique, la Sonacos, et ses trois concurrentes privées se sont retrouvées à court de cacahuètes.

Des mouvements sociaux ont agité les huileries. La Sonacos, qui emploie directement 4 000 personnes, s’est séparée de 500 saisonniers et a annulé le recrutement de 600 autres, selon un responsable syndical, Samuel Ndour. La Copeol, privée, a mis fin au contrat de plus de 120 saisonniers, selon un autre syndicaliste, Samba Wane. Ayant emprunté pour financer ses achats, la Sonacos voit ses « efforts de relance compromis », s’alarme son directeur général, Modou Fada Diagne.

On a accusé les professionnels chinois de « concurrence déloyale », d’aller dans les champs pour acheter la cacahuète encore en terre et de compromettre ainsi la prochaine saison en rendant indisponibles les graines nécessaires pour les semences. Le gouvernement a également été accusé de faire profiter les travailleurs chinois des fruits d’une récolte qu’il subventionne.

1 500 emplois menacés

L’arachide est « la marchandise la plus précieuse du Sénégal exportée vers la Chine », selon son ambassade à Dakar. D’environ 100 000 tonnes en 2015, les exportations sont passées à 200 000 tonnes l’an dernier, précise-t-elle dans un message à l’AFP, assurant que la demande chinoise « a favorisé le développement de l’agriculture locale ».

Les producteurs ont écoulé leurs graines « à un prix jamais imaginé », a de son côté affirmé à la presse le ministre sénégalais de l’agriculture, Moussa Baldé. Certes, 1 500 emplois seraient menacés dans les huileries, mais « il y a un million de producteurs qui sont contents », selon lui. Pour autant, l’Etat vient de suspendre les exportations, le tonnage convenu en début de campagne ayant été vite atteint, sur un total de 1,4 million de tonnes attendues sur le marché. Le ministre « espère » que d’ici à mai et la fin de la commercialisation, la Sonacos fera une collecte suffisante pour faire tourner ses usines.

L’essayiste sénégalais Adama Gaye, auteur de Chine-Afrique : le dragon et l’autruche, voit dans cette situation un exemple de risque couru à l’échelle du continent et généralement reproché aux puissances étrangères : « Confiner les pays africains à un statut de producteurs de matières premières, sans valeur ajoutée. » « L’arachide n’est que la version agricole de ce que gaz, pétrole et mines ont été dans un passé récent », dit-il, et l’Afrique doit « exiger l’installation d’huileries pour capter une partie de la manne ».

Mais il faudra compter avec les producteurs, prévient leur représentant Sidy Bâ : « Avec l’ouverture des marchés et les réseaux sociaux, les paysans d’aujourd’hui savent qui paie le plus et qui paie le moins. »

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