Asia Bibi, martyre de la charia

Asia Bibi, une pakistanaise chrétienne est accusée de blasphème. Aujourd'hui il attend maintenant la décision judiciaire, isolée dans une petite cellule, menacée par ses codétenus et même par certains gardiens.

Le 14 juin 2009, Asia Bibi, 47 ans, une ouvrière agricole du village de Ittan Wali, dans la province du Pendjab au Pakistan, travaille dans un champ à la collecte de baies falsa. Deux femmes lui demandent de l’eau pour étancher leur soif. Elle va chercher un gobelet dans un puits voisin, en boit une gorgée, puis tend le récipient à ses deux compagnes. L’une d’elles refuse d’en boire : Asia Bibi est chrétienne, elle a donc «souillé» l’eau d’un puits réservé aux musulmans. La jeune ouvrière répond que le prophète Mahomet ne serait sans doute pas d’accord avec elle. L’affaire en reste là, mais la jeune femme ne sait pas encore que cette réponse, pourtant bienveillante envers le prophète, va la jeter dans un enfer.

Un imam, Qari Salam, se rend au commissariat pour dénoncer «un blasphème» commis par Asia Bibi. Depuis 1986, le Pakistan a renforcé ses lois contre le blasphème anti-musulman. L’ouvrière est arrêtée, mise en prison puis traduite devant un tribunal qui la condamne à mort par pendaison. Elle fait appel, tandis que les intégristes manifestent en masse pour exiger son exécution. Ceux-ci ajoutent que quiconque se rangera à ses côtés sera assassiné : la sentence est confirmée. Asia Bibi se pourvoit en cassation. Cette fois, la Cour suprême, dans un sursaut de bon sens, prononce l’acquittement. Aussitôt des foules haineuses se répandent dans les villes du Pakistan pour dénoncer la décision. Après avoir un temps résisté, les autorités passent un compromis avec les fanatiques : Asia Bibi reste en prison et une demande de révision sera examinée, dont le but est évidemment de confirmer la condamnation à la pendaison.

Menacé de mort, sans protection policière, son avocat a décidé de quitter le pays. Tout aussi menacée, sa famille a demandé l’asile à l’étranger, sans résultat pour l’instant. Ces menaces n’ont rien de factice : en 2010, le gouverneur du Pendjab, Salman Taseer, qui avait pris la défense d’Asia Bibi, a été assassiné, tout comme le ministre fédéral des minorités religieuses, le catholique Shahbaz Bhatti.

Asia Bibi attend maintenant la décision judiciaire, isolée dans une petite cellule, menacée par ses codétenus et même par certains gardiens. Devant cette flambée d’intolérance moyenâgeuse, les autorités pakistanaises résistent tant bien que mal, manifestement dépassées par les menaces répétées des fondamentalistes. Aucune exécution pour blasphème n’a encore été pratiquée au Pakistan, alors même que les condamnations sont nombreuses. C’est contre cette indulgence, à leurs yeux insupportable, que les fanatiques manifestent en masse, donnant à cette occasion une image désastreuse de la religion musulmane.

Le 1er juillet 1776, à Abbeville, le chevalier de la Barre, un jeune homme de 20 ans, fut exécuté pour blasphème, sur la base d’accusations tout aussi nébuleuses. Voltaire prit sa défense post-mortem et le chevalier fut réhabilité pendant la Révolution, au moment où la loi sur le blasphème était annulée. C’était il y a plus de deux siècles…