La Francophonie en pleine errance !

Alors que débute à Erevan, en Arménie, le XVIIe sommet de la Francophonie, la ministre rwandaise des affaires étrangères Louise Mushikiwabo devrait succéder vendredi 12 octobre à Michaëlle Jean à la tête de l’Organisation internationale de la francophonie.

Une nomination qui pose question

La Francophonie a-t-elle encore le français en partage ? Et à quoi sert son institution, l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) ? Jamais ces questions récurrentes n’ont pris autant d’acuité qu’à l’heure où s’ouvre à Erevan, en Arménie, le XVIIe sommet de la Francophonie. Les 54 chefs d’État et de gouvernement qui ont voix au chapitre devraient nommer par consensus, vendredi 12 octobre, leur nouvelle secrétaire générale, la ministre rwandaise des affaires étrangères, Louise Mushikiwabo. Et évincer ainsi, à l’issue d’un unique mandat de quatre ans, l’actuelle titulaire du poste, la Canadienne d’origine haïtienne Michaëlle Jean.

Les jeux sont faits. Voyant leur candidate lâchée de toutes parts, le Canada et le Québec lui ont mercredi 10 octobre retiré in extremis leur soutien. Pour « se rallier au consensus », a confirmé le porte-parole de la ministre de la Francophonie Mélanie Joly. Les pays africains majoritaires – 29 des 54 votants – devraient ainsi récupérer le poste qu’ils estiment devoir leur revenir à la tête de l’institution dont ils furent à l’origine.

« L’OIF n’appartient pas à la France ! »

Mais que de grincements de dents depuis qu’Emmanuel Macron et son homologue rwandais Paul Kagame ont annoncé en mai dernier leur soutien à la candidature rwandaise – adoubée début juillet par l’Union africaine – avec, semble-t-il, l’efficace entremise du roi du Maroc Mohammed VI.

Tout d’abord, cette annonce surprise s’est faite depuis l’Élysée sans concertation au sein de la Francophonie (1). « L’OIF n’appartient pas à la France ! », tempête la sénatrice socialiste Hélène Conway-Mouret, ancienne ministre déléguée aux affaires étrangères et signataire d’une tribune à l’intitulé sans ambiguïté, « Louise Mushikiwabo n’a pas sa place à la tête de la francophonie », publiée le 13 septembre dans Le Monde et cosignée par trois anciens responsables français de la francophonie.

L’anglais comme langue obligatoire à l’école

Ensuite, la France est suspectée d’instrumentaliser l’OIF. « Michaëlle Jean est victime de la géopolitique française, le président Macron veut se tourner vers les grands États anglophones africains, et le Rwanda est une clé pour accéder à ce monde », estime le Québécois Jocelyn Coulon, politologue et ancien conseiller politique de l’ex-ministre des affaires étrangères, Stéphane Dion. Selon lui, en échange de son ralliement, le Canada escompte un soutien appuyé de la France pour être élu au conseil de sécurité de l’ONU en 2020. « Si Emmanuel Macron croit que cette candidature permettra de réconcilier la France et le Rwanda, il se trompe », juge pour sa part André Vallini, ancien secrétaire d’État en charge de la francophonie, cosignataire de la tribune.

Enfin, et surtout, y a-t-il plus mauvais exemple d’un pays à même de défendre la langue française et les valeurs de la francophonie que le Rwanda ? Certes l’OIF défend le plurilinguisme. Mais Kigali a vertement tourné le dos au français en 2008, le remplaçant par l’anglais comme langue obligatoire à l’école, et a rejoint, l’année suivante, les pays anglophones du Commonwealth. Si peu en empathie avec l’OIF, le pays avait accumulé des arriérés de paiement de ses contributions avant de les solder à la veille de sa candidature en mai dernier.

« Une mini ONU »

Le Rwanda s’illustre aussi pour ses graves entorses à la démocratie. Après révision de la Constitution, le président Kagame, depuis 18 ans à la tête de l’État, peut y rester jusqu’en 2034. Or l’OIF se donne pour mission d’œuvrer « à l’instauration et au développement de la démocratie » et « au soutien à l’État de droit et aux droits de l’Homme », comme le précise l’article premier de sa charte. « De fait, ces valeurs sont assez peu partagées au sein des membres de l’OIF », relève Jocelyn Coulon.

La candidature rwandaise porte à son acmé les errances de la Francophonie. Celles d’une institution qui s’élargit sans fin, potentiellement prête à s’ouvrir à l’Arabie saoudite, après avoir accueilli, entre autres, le Qatar comme membre associé, l’Ukraine, les Émirats arabes unis, et bien d’autres comme pays observateurs. Soit, comme le résume Jocelyn Coulon, « une mini ONU avec près de la moitié des pays membres qui n’ont pas de locuteurs francophones et un tout petit budget de moins de 100 millions d’euros ».

—————————————————–

L’ouverture sans fin de l’OIF

En 1986, lors du premier sommet de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF), celle-ci rassemblait 42 États.

En 2018, lors du XVIIe sommet à Erevan en Arménie, l’OIF regroupe 84 États et gouvernements.

54 états sont membres de plein droit, les seuls habilités à voter. 36 sont francophones. Quatre sont membres associés et 26 sont observateurs.

Son budget est de 85 millions d’euros par an.

Les nouveaux candidats

Les Émirats arabes unis, le Kosovo et la Serbie, actuellement pays observateurs, demandent à devenir membres.

La Gambie, l’Irlande, Malte et la Louisiane sollicitent une adhésion en qualité d’observateur.

Le cas de l’Arabie saoudite mis en suspens, sera de nouveau étudié.

 

Source : La Croix