BIRMANIE : Après 500 jours de détention, 2 journalistes de Reuters amnistiés et libérés

Les journalistes de l'agence Reuters Wa Lone et Kyaw Soe Oo réagissent à leur libération de la prison d'Insein après avoir bénéficié d'une grâce présidentielle à Yangon, au Myanmar, le 7 mai 2019. REUTERS / Ann Wang

Ils sont désormais libres, après plus de 500 jours de détention. Wa Lone et Kyaw Soe Oo, deux journalistes de Reuters condamnés à sept ans de prison en Birmanie après avoir enquêté sur un massacre de musulmans rohingyas, ont été libérés, mardi 7 mai, à l’issue de plusieurs mois de pression internationale sur le gouvernement de la prix Nobel de la Paix Aung San Suu Kyi.

Les reporters ont été assaillis par les médias en sortant de la prison de Rangoun (Birmanie), où ils ont passé plus de 500 jours en détention. “Je suis un journaliste et je vais continuer” à travailler, a déclaré Wa Lone. “J’ai hâte de retourner à la rédaction” et de “revoir ma famille et mes collègues”, a ajouté le journaliste.

Dans un communiqué, l’ONU a salué leur libération obtenue dans le cadre d’une grâce présidentielle. Il s’agit d’“un pas vers une plus grande liberté de la presse et un signe de l’engagement du gouvernement en faveur de la transition démocratique en Birmanie”, a souligné l’Organisation des Nations Unies.

Un gradé avait reçu l’ordre de les « piéger »

Il est apparu très vite que les deux reporters de Reuters avaient été les victimes d’un piège tendu par la police birmane dans le but de les empêcher de s’approcher trop près de la vérité : juste avant leur arrestation, ils dînaient avec des policiers qui leur avaient remis des documents « secrets » à propos du massacre des dix Rohingya. Mais quelques instants plus tard, alors qu’ils venaient de sortir du restaurant, ils étaient « par hasard » interpellés en possession de papiers « top secret », dont ils n’avaient d’ailleurs pas encore eu le temps de prendre connaissance.

En avril de l’année suivante, un officier de police du nom de Moe Yan Naing avait de surcroît affirmé, devant le tribunal où étaient jugés les deux journalistes, qu’il était au courant qu’un gradé avait reçu l’ordre de « piéger » les deux reporters en leur « donnant des documents secrets ». Le policier avait ensuite été condamné à un an de prison pour « violation du code de discipline ».

La justice birmane, dont rien ne laisse imaginer qu’elle soit indépendante du pouvoir, s’était montrée inflexible : « Nous avons estimé que les coupables ont eu l’intention de nuire aux intérêts de l’Etat. Ils sont coupables en vertu de la loi sur la protection des secrets d’Etat », avait tranché le juge Ye Lwin, s’appuyant sur une loi datant de la colonisation britannique et qui pouvait envoyer derrière les barreaux les deux journalistes pour une durée de quatorze ans.

L’armée avait fini par reconnaître au début de 2018 que les dix paysans rohingya avaient bien été exécutés par des soldats et des membres de milices villageoises bouddhistes. Mais pour ajouter aussitôt que les dix personnes étaient des « terroristes », membres de la guérilla de l’Armée du salut des Rohingya de l’Arakan (ARSA), dont les attaques contre des casernes de policiers et de soldats avaient précédemment provoqué la répression militaire à une grande échelle contre la population civile.

Le verdict contre les deux journalistes de Reuters était tombé juste après le rapport dévastateur d’une commission d’enquête de l’ONU, rendu public le 27 août 2018 : pour la première fois, les militaires birmans s’étaient retrouvés accusés d’être responsables d’un « génocide » contre les Rohingya. Le rapport des Nations unies avait également recommandé que le chef d’état-major de l’armée, le général Min Aung Hlaing, ainsi que cinq de ses adjoints soient déférés devant la Cour pénale internationale pour leurs « crimes contre l’humanité ».

« Je suis journaliste et je vais continuer mon boulot »

Le mois dernier, les deux hommes avaient reçu le prix Pulitzer, l’un des prix de journalisme les plus prestigieux, récompensant leur travail difficile et périlleux dans une Birmanie démocratisée depuis la fin de la dictature, mais où les lois en vigueur permettent encore de brider la liberté de la presse.

L’ex-dissidente Aung San Suu Kyi, que les généraux birmans avaient naguère placée en résidence surveillée durant une quinzaine d’années, n’a rien fait pour peser sur la décision des juges. Les deux journalistes « n’ont pas été emprisonnés parce qu’ils sont journalistes, ils ont été emprisonnés parce que la cour a décidé qu’ils avaient violé la loi sur les secrets d’Etat », avait-elle plaidé en septembre 2018 lors d’un Forum économique mondial organisé à Hanoï, au Vietnam.

Cette première réaction de la dirigeante birmane, déjà amplement critiquée depuis des mois pour ne pas avoir dénoncé les exactions des militaires à l’encontre des musulmans rohingya, avait notamment déclenché les foudres des Etats-Unis, en la personne de l’ambassadrice américaine aux Nations unies, Nikki Haley, qui avait jugé « incroyable » la réaction de Mme Suu Kyi.

Le 23 avril, la Cour suprême de Birmanie avait rejeté le dernier appel des avocats des deux condamnés, déclarant que la sentence prononcée serait maintenue. Il est cependant d’usage que le président de l’« Union de Myanmar » amnistie des prisonniers durant la période suivant le Nouvel An birman, qui a eu lieu le 17 avril.

Les mois passés en prison n’ont pas eu l’air d’affecter la détermination des reporters. Wa Lone a déclaré, durant sa conférence de presse improvisée : « Il me tarde de revenir au bureau. Je suis journaliste et je vais continuer mon boulot. »


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