«Le Consentement» de Vanessa Springora raconte l’emprise perverse de Gabriel Matzneff sur une adolescente de 13 ans !

Vanessa Springora, dans «Le Consentement», dénonce l’emprise que l’écrivain Gabriel Matzneff a eue sur elle quand elle avait 13 ans. Et déplore «l’aveuglement» de tout un milieu.

Pendant plus de trente ans c’était un fardeau sur ses épaules. Le Consentement, parut le 2 janvier aux éditions Grasset est le récit d’une histoire d’amour dans les années 1980, et une manière de conjurer le sort, un sortilège pour Vanessa Springora, coordinatrice de la collection Nouvelles Mythologies aux éditions Robert Laffont, âgée aujourd’hui de 47ans. Sur 205 pages elle accuse le quinquagénaire d’alors, Gabriel Matzneff, qu’elle nomme G M, de pédophilie à son encontre quand elle avait 13 ans. Un amant qu’elle rencontre lors d’un dîner où elle accompagne sa mère, et  qui se transformera petit-à-petit en un prédateur.

Ce texte, qu’on ne peut qualifier de roman ou d’autofiction, se li avec un intérêt grandissant tout au long de ses 205 pages. La première chose a retenir ce sont les émotions pleines et brutes d’une enfant égarées dans les années 1980. Le texte est d’une honnêteté et d’une sincérité qu’on retrouve entre les lignes et dans les mots, car Vanessa Springora parle d’amour, de désire dans une époque qui n’a plus rien à voir avec ce que nous connaissons aujourd’hui.

Il ne s’agit pas d’une vengeance, ce n’est pas non plus une plainte contre M.G. que l’auteure emprisonne G.M dans un livre, le prenant à son propre piège. Le romancier faisant de la littérature de sa vie, elle retourne l’arme contre lui.  Il s’agit d’un règlement de compte fascinant réalisé d’une manière particulièrement subtile avec beaucoup de nuances et sans arrière-plan. Et c’est cela qui fait la force du livre. Elle relate sa rencontre avec l’écrivain à l’âge de 13 ans au cours d’un dîner mondain auquel elle assiste au côté de sa mère. Cette petite fille seule en manque d’amour est immédiatement séduite par le quinquagénaire à l’air de bronze et son sourire.  Elle raconte : « son regard ne cesse d’épier le moindre de mes gestes et quand j’ose enfin me tourner vers lui, il me sourit, de ce sourire que je confonds dès le premier instant avec un sourire paternel, parce que c’est un sourire d’homme et que de père, je n’en ai plus ». Le regard est un mécanisme de fascination. Il y a de la scopophilie c’est-à-dire  la pulsion scopique, de là on voit la fascination. On peut souligner que le regard de G.M tel que le d’écrit Vanessa Springora est considéré comme une attirance sexuel. Il est attitré par cette jeune femme, il y a un érotisme du regard. Elle est capturée par ce regard à connotation sexuel.

L’auteur parle de la fascination pour G.M. Elle se dit transi d’amour pour celui qui l’initie à la sexualité se vante de son savoir-faire quand il s’agit d’ôter la virginité à de très jeunes filles. « G. me retourne sur le matelas, se met à lécher la moindre parcelle de mon corps, de haut en bas : nuque, épaules, dos, reins, fesses. Quelque chose comme ma présence au monde s’efface. Et tandis que sa langue vorace s’insinue en moi, mon esprit s’envole. Voilà comment je perd une première partie de ma virginité. « Comme un petit garçon », me glisse-t-il dans un mur ». Un récit  traumatique, trente ans après, et ce besoin de dire les choses, de les nommer. En effet, le langage peut-être un apaisement. « Si je voulais étancher une bonne fois pour toutes ma colère et me réapproprier ce chapitre de mon existence, écrire était sans doute le meilleur des remèdes ». Mais il y a cette temporalité traumatique. L’événement passé revient sans cesse. Tout revient, ce regard, les lettres et les jolies mots « mon enfant chérie », « ma belle écolière ». On a une sorte d’impossibilité de projeter dans le temps parce qu’il y a une temporalité de la psychique.

Mais Vanessa Springora raconte également les souffrances de cette relation les crises d’angoisse l’anorexie lors qu’elle tombe sur les écrits de son amant qui relate des aventures avec des jeunes enfants pour satisfaire son addition au sexe. Un jour, elle découvre sa propre histoire dans une des carnets de G.M. « 16 h 30. Suis allé chercher Nathalie à la sortie de son lycée. Lorsqu’elle m’a aperçu, de l’autre côté de la rue, sur le trottoir d’en face, son visage s’est illuminé. Au milieu des autres jeunes gens qui l’entouraient, elle semblait rayonner tel un ange… Nous avons passé un moment délicieux, divin, elle est si passionnée. Je ne serais pas étonné que cette jeune fille prenne à l’avenir plus d’importance dans ces carnets ».  C’est là, à ce moment précis, que le couple bascule. Elle lui fera prendre conscience du caractère obsessionnel, boulimique, de son intérêt pour les jeunes filles. Elle découvre aussi le fait qu’il recoure à la prostitution enfantine. Alors elle comprend pourquoi des jeunes filles frappaient à sa porte ou dépose des mots ou des lettres. Elle comprend qu’elle n’est pas la seule et qu’elle est une parmi d’autres, qu’elle fait partie d’une pratique pathologique. Elle découvrira encore que son amant couche avec des jeunes garçons au Philippine.

Le récit est glaçant et d’une emprise pour elle. Pour Vanessa Springora « À 14 ans, on est pas censée être attendue par un homme de 50 ans à la sortie de son collège, on est pas supposée vivre à l’hôtel avec lui, ni se retrouver dans son lit », ainsi, elle identifie M.G. comme un chasseur de jeune adolescent « Non cet homme n’est pas animé (…) il était bien ce qu’on apprend à redouter dès l’enfance : un ogre ». Avec lucidité Vanessa analyse le sentiment d’emprise et de culpabilité. Elle dénonce une impunité vis-à-vis d’un homme habitué aux relations avec des jeunes de moins de 15 ans et qui ne s’en cachait pas jusque sur les plateaux télés. Comment admettre qu’on a été abusé quand on ne peut nier qu’on a été consentant ? se demande-t-elle, après s’être débattu de longues années avec la notion de victime incapable de s’y reconnaître. « En dehors des artistes, il n’y a guère que chez les prêtres qu’on ait assisté à une telle impunité. La littérature excuse-t-elle tout ? », se demande Vanessa Springora.

Mais la question qui la taraude est comment la société a-t-elle pu toléré cette situation quand une relation sexuelle d’un adulte avec des enfants est en soi un délit. « G.M. est ressorti de la Préfecture de police, quai de Gesvres, assez amusé, satisfait d’avoir embobiné l’inspecteur et ses collègues. « Tout s’est déroulé à merveille, fanfaronne-t-il dès son arrivée. Les policiers m’ont assuré qu’il ne s’agissait que d’une formalité administrative. Des lettres de dénonciation concernant des célébrités, vous savez, Monsieur, on en reçoit des centaines par jour, à déclaré l’inspectrice ». Mais G. M  n’a jamais été inquiété dans les années 1980 et depuis. Et pourtant les droits de son enfance ont bien été bafoué, quand les intellectuels d’alors ne trouvent rien à dire excusant tout, tolérant tout, au nom de la liberté sexuelle et de la liberté de l’artiste. Ceci révèle une cartographie très précise d’un milieu intellectuel, d’une classe sociale très corporative qui défend des modes et qui ont un statut particulier et qui à mon sens sont au-dessus des lois.

Vanessa Springora a compris que son rôle pour l’homme qui a le pouvoir du verbe, qui le séduit par des belles phrases et des expressions parfois ambiguë, est réduit à celui d’un objet de plaisir. Elle a compris qu’elle est là pour ses désirs qu’elle joue le rôle d’une femme-enfant-objet à travers son corps. Elle avait portant très envie d’être aimée. Elle explique cette soumission : « Je me suis mise dans une posture de geisha : j’apprenais des gestes de façon mécanique, je me laissais faire, mais je n’étais pas à l’intérieur de mon corps. Je n’étais pas en mesure d’avoir un consentement éclairé. J’avais tant envie de lui plaire que j’étais totalement au service de ses désirs. Au début, il m’emmenait au théâtre, au cinéma, me faisait lire des livres et jouait au Pygmalion. Mais, en fait, notre activité principale, c’était le sexe ».

Dans ce roman il y a aussi cette question de l’image de soi. C’est-à-dire l’image de soi dans le  réel, l’imaginaire et la honte qui s’impose. L’image de soi par rapport est l’image qu’on a de nous-même. La honte implique le regard de l’autre sur soi. « […] J’ai bu mon thé d’un seul trait, enfilé mon sac à dos, dévalé les escaliers de chez ma mère M.G, est toujours absent. Jusque dans la cour de l’immeuble, tout allait bien. Et puis dans la rue, déjà, ça s’est gâté. Peur du regard des gens, peur de croiser quelqu’un que je connaisse, à qui il faille adresser la parole. Un voisin, un commerçant, un camarade de classe. Je rase les murs, fais des détours impensables en empruntant les rues les moins fréquentées ». Elle parle de trajectoire comme un tas d’erreurs. «  Depuis combien de temps avais-je perdu trace de moi-même ? Pourquoi avais-je accumulé autant de culpabilité, au point de croire que je méritais la « peine de mort » ? Ceci s’ajoute la faille. Le miroir est une chose qui nous renvoie de nous certains images. « Plus rien ne venait interrompre la continuité entre le jour et la nuit. Jusqu’à ce soir-là, où je suis allée vérifier dans le miroir de la salle de bains que mon reflet y était encore. Curieusement, oui, il était toujours là, mais ce qui était nouveau, et fascinant, c’était de voir désormais au travers », « Chaque fois que je croise mon reflet dans une glace, mon corps se fige et j’ai le plus grand mal à le remettre en mouvement ».

Jusque-là, il n’y avait qu’une version, celle du « pervers narcissique ». Car G.M ne voit  qu’une question : comment satisfaire ses besoins sexuels à l’endroit des jeunes ?  Ce que décrit Vanessa dans ce livre n’est pas un secret, car c’est une affaire pourtant connue. Tout est là, mais personne ne la voie.

Par Kab NIANG


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