MALDIVIE : Le récit glaçant et la descente aux enfers de Manon, une jeune Française

Suite à un terrible accident, Manon, aujourd’hui âgée de 24 ans, a passé de longs mois sous la menace de la justice maldivienne, avant de s’évader. Elle raconte son histoire, à peine croyable.

Un petit matin blême de début novembre 2018, au cœur de l’océan Indien. Quelques gouttes de pluie viennent marquer le sable fin d’une plage paradisiaque au sud de l’archipel des Maldives. Un petit bateau à moteur accoste sur un ponton de bois. Manon a le souffle court, une perle de sueur qui lui coule sur la joue. Elle regarde encore une fois à droite et à gauche, cherchant du regard des policiers qui se seraient cachés derrière les palmiers qui longent la plage. Mais il n’y a personne d’autre que les marins qui l’attendent. Soulagement.

Rapidement, elle monte à bord avec son sac et les quelques affaires qu’elle trimbale depuis 72 heures. Le frêle esquif largue les amarres. Un peu plus au large, il rejoint un voilier à l’ancre. Un petit saut, et elle est à bord. Sans attendre, les voiles se gonflent. Marine jette un regard derrière elle vers ce paradis terrestre qu’elle quitte sans regrets. La jeune Française a une lueur d’espoir dans le regard. Dans trois heures, elle sera à nouveau… libre !

Un terrible accident

L’histoire de Manon, un improbable imbroglio judiciaire aux airs de roman, commence en réalité 13 mois plus tôt. C’est l’histoire d’un drame qui va en engendrer un autre. Le 23 octobre 2017, la jeune femme originaire de l’Essonne, alors âgée de 22 ans, travaille depuis un mois dans un hôtel de luxe aux Maldives, le Huvafen Fushi Resort. Elle a été engagée comme coordinatrice de la restauration et s’occupe de l’administratif lié aux restaurants du complexe hôtelier de rêve. Mais ce jour-là comme depuis deux jours, son encadrement lui a demandé de « baby-sitter » trois enfants en bas âge d’une riche famille irlandaise qui séjourne dans l’hôtel. Une fille de 8 ans, une autre de 4 ans et un petit garçon de 23 mois.

En cette journée ensoleillée, alors que les parents des enfants avaient expressément spécifié le contraire au management de l’hôtel, Manon se retrouve seule en charge des trois enfants, une heure à peine après le début du baby-sitting, au bord de la piscine principal de l’hôtel. La responsable de chambre malaisienne qui l’accompagne dans ce gardiennage d’enfants quitte son poste pour accueillir de nouveaux clients.

À l’heure de retourner dans leur chambre, les deux plus petits sont agités. Selon le rapport de la police locale, Manon décide de laisser la grande de 8 ans rentrer par la plage. Alors qu’elle est occupée à ranger les affaires des bambins, sa sœur de 4 ans, S., décide de courir vers la piscine de l’hôtel alors même qu’elle ne sait pas nager. Un temps suffisant pour que l’autre bambin, M., 23 mois, s’enfuie par le chemin principal de l’île. La jeune femme se précipite à sa recherche après avoir récupéré sa sœur mais le garçonnet a disparu. Selon un butler (NDLR : responsable de logement) qui a croisé le bambin, il est parti vers les chambres.

Manon fait un tour très rapide des bungalows tout proches dans cette île minuscule. Après avoir finalement aussi récupéré la plus grande des filles, elle dépose les deux sœurs à leur père, puis court à la recherche de M. en appelant son manager pour lui signaler la disparition du petit enfant. Il se passe plusieurs longues minutes avant que l’alerte soit donnée sur toute l’île par l’encadrement de l’hôtel. Malheureusement, quelques instants plus tard, un membre du staff retrouve le petit M. noyé dans une piscine privée à quelques mètres de la chambre de ses parents. Malgré l’intervention d’un médecin et de son transfert à Malé, la capitale, le petit garçon ne survivra pas.

La Française, coupable idéale

Le rapport de police précise que si l’établissement accepte alors les enfants en bas âge, « aucun document ne précise les conditions du baby-sitting, ni les compétences du personnel chargé des enfants ». Le père de M. est, lui, plus direct dans son témoignage aux enquêteurs maldiviens : « Les négligences du management de l’hôtel sont responsables de la mort de mon fils », conclut-il.

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L’enquête fait pourtant rapidement de la jeune Française la principale responsable de l’accident du petit M. « Tous les jours qui suivent, je suis interrogée par la police. Dans la semaine, je vois aussi une psychologue. Tous ces interrogatoires, c’est compliqué parce que je suis encore sous le choc du drame », confie Manon en ce mois d’avril 2019.

« Au bout d’une semaine d’enquête, on me fait signer des papiers en maldivien que je ne comprends pas. En réalité, ce sont des papiers qui disent que je suis accusée d’être responsable de la mort du petit garçon mais on me précise que je ne suis que suspectée. » Le piège se referme. « Je n’ai pas prévenu ma famille tout de suite. Je ne savais pas comment leur en parler. Le directeur des ressources humaines de l’hôtel me dit de ne pas les prévenir, de lui faire confiance. Je pensais être très entourée là-bas », témoigne encore la Francilienne.

L’hôtel lui attribue même un avocat, qui s’avère être aussi celui du resort. Un conflit d’intérêts qui, tout de suite, alerte la jeune femme. Mais on ne le lui laisse pas vraiment le choix. C’est ce même avocat qui, en janvier 2018, la convoque et lui annonce qu’elle n’est pas qu’un simple témoin dans cette affaire, mais qu’elle est accusée « d’homicide involontaire par négligence ». Une charge qui, selon la loi 112 du Code pénal maldivien, peut lui valoir une peine allant jusqu’à 15 ans de prison.

« Aucune faute ne peut être imputée à Manon »

Livrée à elle-même dans sa prison dorée de l’atoll de Nord Malé, Manon tente alors un coup de poker. Elle souhaite retourner en France pour quelques jours de vacances, ce que ne lui refuse pas le resort. Arrivée à l’aéroport, elle est arrêtée par les douanes, qui lui confisquent son passeport. Ni son avocat ni la police n’ont évoqué une quelconque interdiction de sortie du territoire maldivien à Manon… Retour à la case départ.

Enfin avertie, sa famille vient la rejoindre fin janvier 2018. Elle sent rapidement que Manon est mal défendue par son conseil maldivien ; en parallèle, elle la pousse alors à s’adjoindre les services d’un avocat français pour suivre son dossier. Ce sera Me Richard Sédillot. « Selon ma lecture du dossier, pour avoir plaidé dans de très nombreux pays, je peux dire que le comportement de Manon n’est pas constitutif d’une infraction pénale », argumente aujourd’hui cet avocat spécialiste du droit international. « Dans la procédure, il y a de nombreux détails gênants, il y a une reconstitution à laquelle son avocat n’était pas présent et où elle-même n’était pas, on ne lui permet donc pas de procéder à des commentaires… J’ai décortiqué tous les procès-verbaux pour comprendre qu’aucune faute ne peut être imputée à Manon », soutient celui qui est aussi l’avocat de Serge Atlaoui, un Français condamné à mort en Indonésie en 2007.

« Je n’ai plus de vie réelle »

« De janvier jusqu’à août, j’ai l’impression d’avoir arrêté de vivre. Je suis là physiquement mais en réalité à côté de moi-même », raconte Manon, le regard dans le vide. « Mon cerveau est bloqué, je passe à l’endroit de l’accident tout le temps, j’ai des flash-back, je dors mal. J’ai des idées noires. Je rêve de mille scénarios où l’accident ne se passe pas. Je n’ai plus de vie réelle », continue la jeune femme brune au regard noisette. « Je me jette dans le travail (NDLR : elle travaille toujours dans le même hôtel) pour ne penser à rien, 6 jours sur 7, mais j’ai toujours l’impression de revivre la situation en boucle. Je vais devenir un robot pour survivre. » Ce qui était un paradis devient un enfer au quotidien pour la native d’Évry.

Ce scénario kafkaïen ne semble pas vouloir s’arrêter pour Manon, qui attend que la justice maldivienne statue sur son sort. Une justice souvent qualifiée de partiale par nombre d’organisations de défense des droits de l’homme. De graves irrégularités sont fréquemment relevées dans les procédures judiciaires de ce pays de carte postale qui est aussi, au moment des faits, une république islamique où s’applique la charia.

Au fur et à mesure que la procédure suit son cours, il apparaît clairement à Manon qu’on veut lui faire porter le chapeau. Le groupe maldivien propriétaire de l’hôtel est l’un des plus puissants du pays, et son PDG, un homme très proche du président autoritaire Abdullah Yameen, alors encore au pouvoir. « Est-ce que le resort a voulu sa condamnation ? C’est une supposition. Mais cela permettait à l’hôtel ensuite de dire : ça a été jugé, c’est elle la responsable, l’établissement est étranger à l’accident. C’est une de mes hypothèses », abonde Richard Sédillot, son avocat. Contacté, l’hôtel n’a pas répondu à nos sollicitations.

Les mois passent et Manon n’a aucune nouvelle de l’instruction. Elle plonge chaque jour un peu plus dans le désespoir de ne jamais quitter l’île. Nouveau rebondissement en août 2018 : après avoir mis la main sur le dossier judiciaire de sa cliente, son avocat maldivien, un proche du pouvoir, se désiste et laisse Manon sans défense à quelques jours de la première audience préliminaire en vue de son procès. « À cet instant, j’ai l’impression d’être dans un film, que ma vie ne m’appartient plus », raconte la jeune femme, à peine sortie de l’adolescence au moment des faits. Au dernier moment, l’hôtel lui trouve un nouveau conseil maldivien, 24 heures avant l’audience, ne laissant pas à Manon le temps d’en choisir un autre. Mais un petit espoir l’habite encore. « Le nouvel avocat me rassure beaucoup, il croit fermement en mon acquittement en raison des nombreux faux versés au dossier par l’hôtel », explique Manon.

Un juge qui aime trop la justiciable ?

Mais comme dans « L’Enfer » de Dante, rien n’est épargné à la jeune Française. Entre deux audiences, lors d’un rendez-vous avec ses avocats, le juge, Adam Arif, qui doit rendre une sentence sur son affaire sollicite son numéro de téléphone privé. « Je me dis que, peut-être, il veut m’expliquer pourquoi il va y avoir une nouvelle audience. Mais je vais très vite comprendre que ses intentions sont tout autres », se souvient Manon, encore outrée.

« Il veut m’inviter au restaurant, il veut venir me rencontrer dans mon hôtel, la situation devient ubuesque car c’est la personne qui va décider si je peux m’en aller ou prendre 15 ans de prison. Je ne peux pas dire non, car il peut se venger sur moi, et si je dis oui, je ne pourrai plus me regarder dans une glace. Il peut me garder autant qu’il veut, et c’est ce qu’il va faire pendant plusieurs semaines… Il veut me rencontrer dans un hôtel, ses intentions sexuelles sont claires ! », accuse l’ex-employée de restauration.

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L’un des textos du juge. LP/Exclusif

Pour Manon, c’est la folie de trop. « Dans ma tête, à ce moment-là, c’est soit je m’en vais, soit je me suicide », assure-t-elle aujourd’hui, à l’ombre de la tour Eiffel. La réalité rejoint alors la fiction. Depuis plusieurs mois, une solution d’exfiltration lui a été proposée par ses proches. Elle se résout à ce qui jusque-là relevait d’un scénario de James Bond.

Quelques jours avant une cinquième audience préliminaire, la Française obtient quelques jours de « vacances ». De nouveau en possession de son passeport, après une décision du juge Arif, la jeune fille part pour un premier îlot proche de Malé, la capitale du pays. Là, dans sa chambre, déjà dans la peau d’une fuyarde, elle attend fébrilement un coup de fil sur le téléphone satellite qu’on lui a procuré. Elle a éteint tous ses autres moyens de communication.

Un navire des douanes à l’horizon

Le signal arrive au bout de quelques jours seulement en raison de la saison des cyclones. Direction un atoll, tout au sud de l’archipel. Là, pendant deux jours, Manon joue les touristes au bord du lagon comme si de rien n’était. Puis vient le coup de fil libérateur. Le rendez-vous est fixé au lendemain à l’aube, un vendredi, jour de prière dans ce pays musulman. Le navire qui l’attend est à l’heure. Manon se déguise en membre d’équipage du voilier qui l’a récupérée. Mais il subsiste un dernier obstacle : un poste d’observation des douanes maldiviennes.

Manon sent le rythme de son cœur s’accélérer… mais les policiers maldiviens, peut-être un peu moins vigilants que d’ordinaire en ce jour de prière, n’arraisonnent pas l’embarcation, qui continue sa route. « Après, c’était la liberté ! On a tout de même encore un peu la peur au ventre, mais il y a un soulagement quand on rentre dans les eaux internationales. Cette peur que j’ai ressentie ne va pas me quitter de sitôt », précise toutefois la jeune femme, encore émue à l’évocation de ce souvenir. Dix-sept jours de mer plus tard, Manon pose le pied en France, sur l’île de Mayotte.

« Ces événements ont détruit ma vie »

Épilogue. « Aujourd’hui, Manon n’a pas été condamnée aux Maldives et rien ne permet de dire qu’elle aurait été condamnée d’ailleurs. L’extradition -à supposer que les Maldives émettent un mandat d’arrêt international- n’est possible que si les faits reprochés constituent aussi une infraction dans le pays où la personne est arrêtée, ce qui me paraît fortement improbable », confie son avocat, Me Sédillot, qui exclut toutefois le risque zéro à l’avenir pour sa cliente. Les autorités maldiviennes ont émis un avis de recherche au nom de la Française, sans pour autant avoir à ce jour retrouvé sa trace.

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Site de la police des Maldives

Après plus de trois mois en métropole, Manon a un moment tenté d’oublier toute cette affaire. Suivie psychologiquement, elle a ressenti le besoin de livrer son histoire pour témoigner de ce que sont vraiment les Maldives, loin de leur image de paradis terrestre, bienheureuse que la France n’extrade pas ses ressortissants.

Libre et de retour en France, elle reste rongée par les démons de la culpabilité. « Je vivrai toute ma vie avec ce sentiment de faute. Je suis suivie psychologiquement car je ne peux plus approcher un enfant en bas âge sans paniquer », confie-t-elle, une tristesse dans le regard. Et l’avenir ? « Impossible pour moi de retravailler. Ces 14 mois en « prison » me mettent des bâtons dans les roues, je n’ai pas de lettres de recommandation… J’ai peur », explique-t-elle. Mais elle essaie de positiver. « Ces événements ont détruit ma vie, mais c’est incroyable d’être vivante aujourd’hui. Je suis contente d’être dans un pays où on a des droits et des libertés, confie tout de même la jeune femme, dans un sourire timide mais plein d’espoir. J’essaie d’avancer. Cela prend du temps mais j’avance. »

Une Française a vécu l’enfer aux Maldives

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