Qui est Luca de Meo, le futur dirigeant de Renault ?

Sauf coup de théâtre, l’ancien patron de Seat devrait prendre prochainement la tête de Renault. Au sein du groupe, on espère que son arrivée permettra de tourner au plus vite la page de l’affaire Ghosn.

Dans le milieu de la pêche, on appelle ça une « belle prise ». Le conseil d’administration a donné son feu vert début janvier à la nomination de Luca de Meo à la tête de Renault. À quand son arrivée et la fin de l’intérim assurée par l’actuelle directrice financière Clotilde Delbos ? « Dans les prochains jours j’espère », a indiqué, à Davos, Jean-Dominique Senard, président de Renault et de l’alliance avec Nissan.

« Il faut d’abord régler la question du rachat de sa clause de non-concurrence, explique une source interne. Ça négocie dur avec les Allemands (NDLR : de Volkswagen, Seat est une filiale du groupe allemand). » Mais, déjà, l’arrivée du Milanais de 52 ans, passé par la prestigieuse université Bocconi de Milan, est attendue avec impatience. « Il n’est pas attendu comme le messie », se croit-on obligé de préciser à la direction de Renault. Des messies, on en a eu notre dose », en référence évidemment à Carlos Ghosn.

Au siège du groupe à Boulogne-Billancourt, on espère néanmoins que l’entrée en fonction de De Meo permettra d’oublier au plus vite l’affaire Ghosn qui dans les mois à venir va se déplacer sur le terrain judiciaire en France. L’ancien patron, qui réclame à Renault une indemnité de départ en retraite de 250 000 € et une retraite chapeau de 774 774 € bruts annuels, pourrait en effet répondre devant la justice de 11 millions de dépenses personnelles (jets privés, frais de réception…) ayant transité par une filiale de Renault-Nissan à Amsterdam.

Senard-de Meo, deux profils complémentaires

Du côté des salariés de la firme automobile, derrière la méfiance de rigueur, on fonde quand même beaucoup d’espoir sur le successeur de Ghosn. « Émotionnellement, c’est un peu les montagnes russes ici depuis plus d’un an, admet l’un d’eux. On a envie de tourner la page et de passer à autre chose. Est-ce que le tandem Senard-De Meo nous le permettra ? Il faut l’espérer. »

La fibre industrielle d’un côté, le marketing et le commercial de l’autre, du côté de Luca de Meo. « Des rôles clairement distribués, et surtout deux profils qui contrasteront radicalement avec Ghosn, mais aussi Thierry Bolloré », observe un bon connaisseur du secteur. Car autant les deux anciens dirigeants ont laissé un souvenir plus que mitigé chez Renault, autant Jean-Dominique Senard a pris son poste de président, précédé d’une réputation de « patron social et sociable », solidement construite du temps de Michelin.

«Collectionneur de montres et amateur de padel»

Il en sera de même pour Luca de Meo, s’il rejoint à son tour le siège de Boulogne-Billancourt. « Dans le secteur automobile, on a plutôt l’habitude de croiser des patrons durs, pour ne pas dire autoritaires, observe l’un de ses anciens proches collaborateurs. Luca de Meo, c’est tout le contraire. Il pratique un management ferme, mais mesuré, en sachant ce qu’il veut. »

Au siège de Seat à Barcelone, on se souvient d’un dirigeant « impliqué, collectionneur de montres et grand amateur de padel », un sport de raquette dérivé du tennis, se jouant sur un court clos et plus petit, très pratiqué dans les pays latins. « C’est une personnalité hors-norme, s’enthousiasme un autre membre de la direction de Seat. Il a vécu dans une bonne douzaine de pays, parle cinq langues ( NDLR : italien, anglais, français, allemand et espagnol ) et est d’une curiosité insatiable. » Fan de musique électronique, Luca de Meo aime raconter que s’il n’avait pas fait carrière dans l’automobile, il serait devenu… DJ !

« C’est vrai qu’il détonne dans le milieu, confirme un cadre supérieur qui l’a côtoyé dès la fin des années 1990 chez Toyota. Mais c’est aussi ce qui fait sa force. Les Japonais parlaient très mal l’anglais à l’époque, et considéraient l’Europe comme un marché très secondaire. Luca de Meo savait très bien manœuvrer au milieu de ces difficultés. »

«Une confiance et un optimisme indéboulonnable»

Et cet ancien collaborateur de se remémorer un dîner en 2000, dans un célèbre restaurant japonais de San Francisco, avec plusieurs responsables de Toyota. Au menu : du fugu, un poisson si toxique que mal préparé, il peut entraîner la mort. « De Meo était hilare, se souvient cet ancien collègue. Et puis il a pris la première bouchée, pour rassurer les autres. C’est tout lui ça, une confiance et un enthousiasme indéboulonnables. »

De la personnalité, de la confiance et du caractère, il en faudra pour relever, aux côtés de Senard, les défis qui attendent une entreprise affaiblie par des guerres de clans et de chapelles, entre ingénieurs issus des Mines, de Polytechniques et diplômés des grandes écoles commerciales.

La voiture connectée, électrique et autonome, ou encore le durcissement des normes antipollution, exigeront des dizaines de millions d’euros d’investissement dans les prochaines années. Les orientations stratégiques et technologiques, comme le choix des partenaires, et bien sûr le maintien et la bonne conduite de l’Alliance avec Nissan, seront à ce titre déterminants.

REPERES

  • 1967. Naissance le 13 juin à Milan.
  • 1992. Rejoint la filiale italienne de Renault.
  • 1998. Recruté par la division européenne de Toyota.
  • 2002. Intègre le groupe Fiat où il sera responsable des marques Fiat, Lancia, Alfa Roméo. On lui doit les lancements réussis de la Fiat Grande Punto et surtout de la nouvelle Fiat 500.
  • 2007. Promu directeur marketing de Fiat.
  • 2009. Directeur marketing de Volskwagen.
  • 2015. Prend la tête de Seat. A son actif, le redressement des ventes de la filiale espagnole du groupe allemand.
  • 2019. Le 10 décembre, le conseil d’administration de Renault exprime sa préférence pour la candidature de Luca de Meo au poste de directeur général en remplacement de Thierry Bolloré démis de ses fonctions deux mois plus tôt.
  • 2020. Le 7 janvier, Luca de Meo annonce sa démission de Seat.

Peu de PDG étrangers à la tête de groupes français

L’Italien Luca de Meo, probable futur PDG de Renault, ne serait pas le premier étranger à prendre la tête d’un groupe français : déjà son prédécesseur, Carlos Ghosn, d’origine libano-brésilienne, avait mené ses études supérieures dans l’Hexagone mais n’avait pris la nationalité française qu’en 2005 au moment de s’asseoir dans le fauteuil de patron de la firme au losange. Son ancien bras droit, Carlos Tavares, aujourd’hui PDG de PSA, né à Lisbonne, puis venu en France à dix-sept ans pour entamer des études d’ingénieur, est, lui, de nationalité portugaise.

En 2018, le choix du nouveau PDG d’Air France-KLM, le Canadien Ben Smith, avait suscité une vive polémique. Et pour cause, c’est la première fois que la compagnie tricolore est pilotée par un non-français.

A l’inverse, le choix de l’Allemand Thomas Enders à la tête d’Airbus (de 2012 à 2019) n’avait pas surpris, puisque l’organisation du constructeur européen prévoyait une gouvernance alternée franco-allemande.

Du côté des groupes purement privés, le Britannique Lindsay Owen-Jones, indéboulonnable PDG de L’Oréal de 1988 à 2006, avait fait figure de précurseur. Le cercle des dirigeants étrangers de groupes hexagonaux compte aujourd’hui l’Espagnol Enrique Martinez (Fnac-Darty), l’Allemand Thomas Buberl (AXA) ou le Britannique Paul Hudson (Sanofi).

En revanche, si rien n’interdit a priori à un dirigeant étranger de prendre la tête de fleurons publics stratégiques comme EDF ou la SNCF, une telle désignation serait politiquement délicate.

 


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